Cette évolution s’est matérialisée cette année avec la première édition du Festival vietnamien du livre illustré pour enfants, organisée à Hô Chi Minh-Ville. Pendant quatre jours, auteurs, illustrateurs, éditeurs et jeunes lecteurs se sont retrouvés autour d’un même thème: «Le livre illustré comme soutien pour les enfants dans les moments difficiles».

Pour Nguyên Huu Quynh Huong, directrice du festival, ce choix n’a rien d’anodin à l’heure où les enfants grandissent dans un environnement saturé d’images.

«Les enfants sont exposés en permanence à un flot d’images. Sans recul, cette pression visuelle peut créer de nouvelles fragilités. Le livre illustré permet justement de ralentir un peu. On ne fait pas que lire une histoire ou regarder des dessins: on prend le temps d’observer, de ressentir, de mieux comprendre le monde. Et c’est cette capacité-là qui peut vraiment aider les enfants aujourd’hui», explique-t-elle.

Contrairement aux ouvrages purement textuels, le livre illustré construit son récit à travers les mots autant que par l’image. Couleurs, composition, lumière, rythme des pages: chaque détail participe à la narration et invite l’enfant à interpréter ce qu’il voit.

Au Vietnam, cette attention portée à la vie intérieure des plus jeunes progresse lentement. Pour Vu Thi Thanh Tâm, directrice de la maison d’édition éducative Ô Cửa Sách, les freins ne sont pas tant matériels que culturels.

«Beaucoup de parents continuent de penser qu’un livre illustré coûte cher pour ‘seulement des images’. Ils se demandent à quoi cela sert alors qu’un enfant devrait apprendre à lire. Pourtant, ces albums sont souvent le premier musée d’art des enfants. C’est à travers eux que se construit, naturellement, le sens esthétique. Il faut encore sensibiliser les familles et faire évoluer les habitudes», souligne-t-elle.

Le festival ne se limitait pas à de la lecture. Des espaces de dessin et de création permettaient aussi aux enfants de raconter leurs propres histoires.

Parmi eux, Hà Thuy Tu Uyên, une lycéenne, explique que le dessin lui sert à parler des pressions et des injustices vécues par les enfants.

«Dans certains livres, les dessins disent presque tout. Je pense qu’un album pour enfants n’a pas besoin d’être rempli de mots. Moi, je m’inspire beaucoup du manga et de l’animé. À travers mes dessins, j’essaie parfois de parler des pressions que vivent les enfants ou des différences de traitement dans les familles. J’aimerais que les adultes regardent ensuite leurs propres enfants autrement», nous confie-t-elle.

À Dà Lat, Nguyên Thuân Nhiên, un collégien, crée déjà ses propres histoires depuis l’âge de sept ans. Sa première œuvre est née d’une scène très simple: un chat perché sur un toit, allongé au milieu des rosiers.

«Même si les dessins des enfants ne sont pas parfaits, ils expriment souvent quelque chose de très profond. Parfois juste une petite joie ou une petite tristesse, mais c’est leur manière à eux de voir le monde», nous confie-t-il.

Pour les professionnels du secteur, l’enjeu dépasse largement la littérature de jeunesse. Lê Thiên Tri, représentant de l’organisation Room to Read, estime que le livre illustré transforme aussi la manière dont les enfants apprennent à penser.

«Lire un album illustré demande une autre forme d’attention. L’enfant doit observer les couleurs, la composition, le mouvement des images, puis relier tout cela au texte pour construire du sens. Ce processus développe l’observation, l’analyse et la capacité à exprimer ce qu’il comprend», constate-t-il.

Selon lui, ces ouvrages jouent également un rôle émotionnel essentiel.

«Les auteurs et les illustrateurs partent souvent du regard de l’enfant: ses joies, ses difficultés, ses inquiétudes... Quand les enfants lisent ces histoires, ils se reconnaissent dans les personnages et apprennent parfois à trouver eux-mêmes des réponses à leurs problèmes», explique-t-il.

À mesure que les écrans occupent une place croissante dans le quotidien des plus jeunes, le livre illustré apparaît ainsi comme un espace à part: un moment plus lent, plus intime, où l’enfant peut réfléchir, imaginer et mettre des mots - ou des images - sur ses émotions.

Reste désormais à structurer tout un écosystème autour de ce secteur encore émergent au Vietnam: création, édition, diffusion, éducation du public... Car pour ses défenseurs, le livre illustré ne raconte pas seulement des histoires. Il aide aussi les enfants à mieux comprendre le monde - et à se comprendre eux-mêmes.

Le Festival vietnamien du livre illustré pour enfants 2026 s’est tenu du 28 au 31 mai à la Bibliothèque des sciences générales de Hô Chi Minh-Ville. Organisé à l’initiative de Slowbooks, l’événement entendait favoriser l’émergence d’un véritable écosystème du livre illustré au Vietnam et renforcer son ouverture à l’international. Parmi les temps forts figuraient l’exposition «100 livres illustrés vietnamiens à aimer et à chérir», des ateliers créatifs, des rencontres avec auteurs et illustrateurs, ainsi qu’un espace consacré à la cession de droits. Invitée d’honneur, la République de Corée a présenté plus de 90 œuvres et partagé son expérience dans un secteur où elle figure parmi les références mondiales.