(VOVWORLD) - L’escalade et la complexité croissante du conflit au Moyen-Orient entre les États-Unis, Israël et l’Iran pèsent chaque jour sur l’économie mondiale. La flambée des prix du pétrole alimente les inquiétudes quant à un possible choc énergétique et à de nouvelles tensions inflationnistes.
Des pétroliers au large de Fujairah, aux Émirats arabes unis, le 3 mars 2026, sur fond de menaces iraniennes contre les navires transitant par le détroit d’Ormuz. Photo: REUTERS/Amr Alfiky |
Dix jours après le déclenchement des hostilités entre les États-Unis, Israël et l’Iran, le 28 février, les cours du pétrole ont franchi, lors de la séance du 8 mars, la barre des 100 dollars le baril. Il s’agit de leur niveau le plus élevé depuis le début du conflit entre la Russie et l’Ukraine en février 2022.
Les craintes d’une crise énergétique
La flambée des prix du pétrole intervient alors que le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran entre dans sa deuxième semaine. Israël a multiplié les frappes contre des raffineries iraniennes, tandis que Téhéran a riposté par des attaques visant certains pays producteurs de pétrole du Golfe. Le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, par où transite près de 20% du pétrole et du gaz échangés dans le monde, est à l’arrêt depuis le 28 février. Depuis le début des hostilités, à la date du 9 mars, les cours du WTI ont bondi de plus de 75%, tandis que le Brent a progressé de plus de 60%. Une envolée qui, pour l’heure, ne montre aucun signe de ralentissement.
Le passage du prix du pétrole au-delà de 100 dollars le baril, pour la première fois depuis plus de quatre ans, ravive le spectre d’une crise énergétique mondiale. Pour Stephen Innes, expert de la société suisse de gestion d’actifs SPI Asset Management, un pétrole à ce niveau ne constitue pas seulement une flambée des matières premières, il agit comme une véritable «taxe» qui pèse sur l’économie mondiale.
Dans le Golfe, plusieurs producteurs ont commencé à réduire leur production, leurs capacités de stockage étant saturées et les exportations perturbées. Même en cas d’apaisement du conflit, la reprise des flux pétroliers pourrait prendre plusieurs semaines.
Même constat pour Saul Kavonic, directeur de la recherche énergétique chez MST Marquee (Australie). Selon lui, les prix du pétrole devraient continuer de progresser tant que le détroit d’Ormuz restera fermé. Même si les États-Unis et leurs alliés occidentaux déployaient des navires de guerre pour escorter les pétroliers dans cette zone hautement stratégique, l’impact de la crise ne serait qu’atténué, sans permettre un retour rapide à la normale.
“Même dans ce scénario, les flux énergétiques resteraient partiellement perturbés car les convois escortés naviguent généralement plus lentement que dans des conditions normales. Le gaz serait toutefois bien plus touché que le pétrole. Une partie du pétrole d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis peut en effet être acheminée par d’autres itinéraires sans passer par le détroit d’Ormuz. En revanche, le gaz naturel liquéfié dépend presque entièrement de ce passage maritime stratégique”, a-t-il estimé.
Malgré les assurances de l’administration américaine affirmant que la flambée des prix du pétrole devrait bientôt s’atténuer, ainsi que certaines initiatives pour stabiliser le marché, notamment le projet des pays industrialisés de puiser dans leurs réserves stratégiques afin d’injecter environ 400 millions de barils supplémentaires, les risques à moyen terme demeurent élevés, comme l’a souligné Richard Tullis, directeur général du cabinet américain de recherche en stratégie d’investissement WTR.
“À mon avis, à moyen terme, l’évolution des prix du pétrole dépendra avant tout de la situation du transport maritime dans le détroit d’Ormuz ainsi que des réactions des marchés. L’autre question clé est celle d’éventuels dommages à grande échelle sur les infrastructures énergétiques au Moyen-Orient. Jusqu’à présent, les dégâts restent relativement limités et nous espérons que cela continuera. Car réparer ces installations serait bien plus complexe et prendrait beaucoup plus de temps que de rétablir la navigation dans le détroit d’Ormuz”, a-t-il noté.
Photo d'illustration: REUTERS/Dado Ruvic |
Des répercussions économiques en chaîne
Les économistes commencent à modéliser les effets durables de la crise sur les économies et la croissance mondiale. En Europe, région particulièrement vulnérable aux chocs énergétiques, les prix à terme du gaz ont bondi de 60% en une semaine. Le professeur Thierry Bros, de Sciences Po, rappelle qu’en 2022 l’Europe avait dépensé près de 4.000 milliards d’euros pour soutenir les consommateurs et les entreprises face à la flambée des prix de l’énergie. Selon lui, un tel effort budgétaire serait difficile à reproduire. Le continent pourrait donc affronter une nouvelle crise sans disposer des mêmes marges de manœuvre. Dans l’hypothèse où les prix du gaz dépasseraient les 100 euros/MWh, certaines usines européennes pourraient être contraintes de fermer ou de délocaliser leur production vers les États-Unis.
Plusieurs économies d’Asie commencent également à craindre une pénurie de pétrole dans les mois, voire les semaines à venir, car une grande partie du pétrole transitant par le détroit d’Ormuz est destinée aux marchés asiatiques.
“Les pays d’Asie de l’Est, à l’exception de la Malaisie et de l’Indonésie, dépendent largement des importations de pétrole. La situation actuelle accentue donc les pressions inflationnistes, fragilise les économies et devrait se traduire par un ralentissement de la croissance, accompagné d’une hausse de l’inflation. C’est le pire scénario que l’on redoutait lorsque les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran et que la situation a commencé à échapper à tout contrôle, comme c’est le cas aujourd’hui”, estime Francis Lun, directeur général de Venturesmart Asia, basé à Hong Kong.
Dans une analyse publiée la semaine dernière, la Banque asiatique de développement (BAD) estime que si le conflit au Moyen-Orient ne dépassait pas un mois, son impact sur les économies de l’Asie resterait relativement limité. Selon Albert Park, économiste en chef de l’institution, même dans un scénario plus défavorable, la croissance moyenne de la région cette année ne reculerait pas de plus d’un point de pourcentage. En revanche, si les hostilités se prolongeaient, les économies asiatiques pourraient être plus durement touchées que celles de l’Europe ou des États-Unis. Depuis le début du conflit, les coûts du fret aérien entre l’Asie et l’Europe ont déjà augmenté de 45%, soit plus du double de la hausse enregistrée sur les liaisons entre l’Asie et les États-Unis. Pour Maurice Obstfeld, ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, la région dépend fortement des importations d’énergie et se trouve plus proche de la zone de conflit, ce qui la rend plus vulnérable aux chocs liés à cette crise.
Aux États-Unis, les premiers effets du conflit commencent déjà à se faire sentir. Selon l’Association américaine de l’automobile (AAA), le prix moyen de l’essence atteint désormais 3,41 dollars le gallon, contre 2,98 dollars il y a une semaine. La hausse des coûts touche également le secteur agricole. Les agriculteurs américains doivent payer plus cher certains nutriments essentiels aux cultures. Les chaînes d’approvisionnement pourraient, elles aussi, subir de nouvelles tensions si le conflit au Moyen-Orient se prolongeait au-delà des prévisions de l’administration du président Donald Trump.