(VOVWORLD) - Au sein de l’effervescence du cinéma français contemporain, Stéphane Ly-Cuong trace un sillon à part, discret mais tenace. De Dans la cuisine des Nguyên à Allée des Jasmins, en passant par Feuilles de Printemps, ses films - entre fiction et geste documentaire - interrogent avec constance l’identité franco-vietnamienne, la mémoire familiale et autres récits relégués aux marges du cinéma dominant. Né au croisement de deux cultures, le cinéaste français d’origine vietnamienne s’attache à faire émerger à l’écran ses souvenirs intimes et les voix de la diaspora vietnamienne, en France, en Belgique, en Suisse et au-delà.
Raconter pour faire vivre la mémoire
Le cinéaste français d’origine vietnamienne Stéphane Ly-Cuong. Photo: Toucher Art |
Le cinéma lui ouvre les bras très tôt... Né en France dans une famille nombreuse, Stéphane Ly Cuong découvre le septième art en accompagnant sa sœur sur des plateaux de tournage dès l’enfance. Cette immersion précoce fait du cinéma une évidence, profondément ancrée dans son parcours. Après le baccalauréat, il se forme à l’Université de Brooklyn, à New York, avant de revenir en France pour intégrer Paris VIII et La Fémis, la prestigieuse École nationale supérieure des métiers de l’image et du son. Avant de se consacrer pleinement au cinéma, il fait ses premières armes au théâtre, une expérience fondatrice qui marquera durablement le rythme et la construction narrative de ses films. Son parcours est nourri par un dialogue constant entre deux univers culturels:
“Je suis né en France. J’ai grandi avec les films français et américains, mais ma culture vietnamienne fait profondément partie de moi et de mon regard sur le monde. Aujourd’hui, il m’est impossible de séparer les deux. Je ne choisis pas entre l’une ou l’autre: j’assume pleinement les deux”, nous confie-t-il.
Stéphane Ly-Cuong a réalisé quatre courts métrages et un long métrage. Photo:Cédric Aubry |
Cette double appartenance façonne progressivement le regard de Stéphane Ly-Cuong. Loin d’être une tension, elle devient une richesse.
“Quand on est d’origine asiatique, on s’attend souvent à ce qu’on fasse un cinéma “très asiatique” : peu de dialogues, très contemplatif, très long... Mais j’ai aussi grandi avec les comédies françaises et américaines. J’ai besoin de rythme. J’aime la comédie musicale, les numéros dansés - c’était le cas dans mon premier film. Il faut d’abord accepter en soi qu’on porte deux cultures, et comprendre qu’elles n’en forment qu’une. Ensuite, il faut réussir à le faire accepter aux autres”, nous dit-il.
Briser l’étiquette du «cinéma communautaire»
Stéphane Ly-Cuong lors du tournage du film Dans la cuisine des Nguyên. Photo: Sonadie San |
Au fil des années, Stéphane Ly-Cuong a réalisé quatre courts métrages et un long métrage. Son cinéma, entre fiction et inspiration documentaire, reste fidèle à l’exploration de l’identité franco-vietnamienne et de la mémoire familiale. Mais ce choix artistique ne va pas sans obstacles.
“Il y a vingt ans, lorsque je proposais un projet dont les personnages principaux étaient des Français d’origine vietnamienne, on me répondait: ‘C’est un film communautaire, ça n’intéressera personne’. C’était la difficulté majeure. Et ce discours a perduré jusque dans les années 2000-2010. Aujourd’hui, heureusement, les choses évoluent. On ressent un véritable désir de récits différents, une volonté de représenter la diversité dans toute sa réalité. Les différentes composantes de la société française ont besoin d’être racontées, et l’on commence enfin à nous en donner la possibilité. C’est un peu tard, peut-être mais mieux vaut tard que jamais”, nous explique Stéphane Ly-Cuong.
Pour le cinéaste, l’ouverture actuelle ne dispense pas d’exigence: chaque projet doit rester solide, porté par un scénario abouti et une vision claire.
Cinéma et transmission Culturelle
Avec Allée des Jasmins, Stéphane Ly-Cuong retrace l’histoire de familles vietnamiennes arrivées en France dès les années 1960 - un pan méconnu de l’histoire, étroitement lié à son propre parcours familial. Pour lui, le cinéma est à la fois un espace de création et un outil de transmission.
“J’aimerais que mes œuvres soient perçues comme celles d’un conteur, d’un passeur de culture, mais aussi comme la voix de récits trop longtemps restés en marge. Raconter, partager, laisser une trace: cela m’a toujours animé - non pas seulement créer un objet artistique, mais affirmer une présence”, partage-t-il.
Les retours du public donnent tout son sens à cette démarche.
“Lorsque des spectateurs me disent qu’ils se sont enfin sentis vus, reconnus, représentés à l’écran, cela me touche profondément. Je me souviens d’un homme à Nice qui m’a confié avoir pleuré, simplement en entendant la langue vietnamienne résonner dans un film français. Cette présence est essentielle, car notre génération a grandi avec un cinéma où les visages asiatiques étaient presque absents”, ajoute Stéphane Ly Cuong.
Photo: Sonadie San |
Cette attention à l’intime se traduit aussi par la place centrale accordée aux personnages féminins. Un choix sur lequel Stéphane Ly-Cuong dit ne pas avoir réfléchi consciemment au départ, mais qui s’est imposé naturellement. Dans Dans la cuisine des Nguyên, son premier long métrage, la relation mère-fille constitue l’axe narratif principal.
“On me dit pourquoi un rapport mère-fille alors que vous êtes un homme? Je pense que c'est très simple. Déjà, j'ai une mère vietnamienne qui a une très forte personnalité, un très fort caractère. Forcément, c'est une influence”, nous fait remarquer Stéphane Ly-Cuong.
Un nouveau projet: Sài Gòn Ca
Stéphane Ly-Cuong travaille actuellement à l’écriture de son nouveau long métrage, Sài Gòn Ca (La chanson de Saigon). Toujours fidèle à son exploration de la diaspora vietnamienne, le cinéaste s’intéresse cette fois à des femmes franco-vietnamiennes qui retournent au pays après plus de quarante années passées en France. Un retour chargé de mémoire et de questionnements.
“C’est un récit de retour aux origines, un chemin vers la réconciliation avec le passé. Sans être un film musical, Sài Gòn Ca est traversé par une véritable musicalité intérieure. Son titre évoque une mélodie enfouie dans la mémoire, qui peut resurgir à la faveur d’un parfum, d’une sensation ou d’un instant presque imperceptible. Le tournage est prévu pour 2027, une fois la phase de financement finalisée”, nous indique Stéphane Ly-Cuong.
Stéphane Ly Cuong aux côtés de Hoàng Thu Trang, fondatrice de TOUCHER ARTS et organisatrice du Festival international du court métrage documentaire «Viet Culture in Motion».
Photo: Toucher Arts |
Stéphane Ly-Cuong a également accepté de siéger au jury du Festival international du court métrage documentaire «Viet Culture in Motion», prévu à l’été 2026 en France, en République tchèque et en Belgique. Le festival mettra à l’honneur des documentaires courts consacrés à la culture vietnamienne, réalisés par de jeunes cinéastes, émergents ou amateurs.
«Je suis curieux de découvrir le regard que les jeunes cinéastes portent aujourd’hui sur la culture vietnamienne et ce qu’ils souhaitent exprimer à travers leurs films. Ces œuvres trouvent une résonance particulière auprès des communautés vietnamiennes à l’étranger, car elles racontent des histoires qui nous touchent et qui font écho à nos propres préoccupations», dit-il.
Qu’il soit derrière la caméra ou membre d’un jury, Stéphane Ly-Cuong défend la même conviction: faire du cinéma un lieu où les histoires continuent d’être racontées, partagées et entendues.