Depuis trois décennies, la salutation traditionnelle en langue Êdê résonne comme une mélodie familière pour les habitants du Tây Nguyên, qu’ils soient aux champs, en chemin ou à bord d’un véhicule. Nay Jet, rédacteur du programme en Jrai depuis ses débuts, se souvient qu’à l’époque, les mots du quotidien étaient faciles à utiliser. Mais pour aborder des sujets comme l’éducation, la santé, les sciences ou les politiques publiques… c’était une tout autre affaire. «Beaucoup de concepts n’existaient tout simplement pas dans la vie des villages».

«À l’époque, même les noms des institutions étatiques - ministères, provinces, districts, communes - posaient problème. Si nous traduisions littéralement, le vietnamien dominait jusqu’à 60% du contenu. Les auditeurs nous faisaient remarquer que nos émissions utilisaient trop la langue commune. Alors, nous sommes allés interroger les anciens, les intellectuels, et même des Kinh parlant le Jrai. Chaque mot trouvé était noté précieusement dans un carnet. Pour nous, tout était à recommencer depuis zéro… Nous avons même répertorié les noms des chefs d’État et des hauts fonctionnaires de plus de 180 pays».

Mais les difficultés ne se limitaient pas à la langue orale. L’écriture des peuples du Tây Nguyên représentait elle aussi un obstacle de taille. Certains caractères essentiels n’étaient tout simplement pas disponibles sur les claviers d’ordinateur. Tant que les émissions étaient manuscrites, la tâche restait gérable. Mais avec la transition vers le numérique et la nécessité de publier en ligne, le problème est devenu évident.

Pour y remédier, entre 2003 et 2005, Nay Jet et l’ingénieur Vo Ngoc Hiêp ont mené un projet de recherche aboutissant à la création de TaynguyenKey, un logiciel de saisie adapté aux écritures des ethnies du Tây Nguyên.

«À l’époque, nous pensions simplement à taper correctement les caractères pour nos émissions. Nous n’imaginions pas que cela servirait plus tard à publier nos programmes en ligne. TaynguyenKey nous a grandement facilité la rédaction des textes dans les langues locales».

Lors de leurs reportages sur le terrain, les journalistes de la Voix du Vietnam encouragent toujours les villageois à s’exprimer dans leur langue maternelle. Pourtant, beaucoup répondent en vietnamien, arguant que leur langue ne possède pas les mots adéquats. Un défi qui, depuis plus de 30 ans, a incité les équipes des émissions en langues ethniques à rechercher patiemment, mot après mot, expression après expression, pour redonner vie à ces idiomes.

Pour Nhat Lisa, rédacteur pour le programme en Sedang, une émission en langue ethnique ne survit dans le cœur des auditeurs que si elle ne se contente pas d’informer. Elle doit aussi conserver la langue, le rythme de vie, le souffle et la culture de son peuple.

«Les chants traditionnels et les sons des gongs sont l’âme même des villages. C’est pourquoi, dans nos émissions, la musique ne sert pas seulement à agrémenter le programme, elle sert aussi de pont pour que l’information touche le cœur des auditeurs. Quand les mots sont justes et que la musique émeut, alors l’émission s’inscrit durablement dans leur mémoire»

Pour capturer ces sons, Nhat Lisa a souvent marché des dizaines de kilomètres à travers la forêt pour rejoindre un village où vivait un artiste traditionnel. Parfois, ce dernier était déjà parti travailler aux champs, et le rédacteur devait le rechercher parmi les rizières à perte de vue.

«Ces voyages m’ont appris une chose: pour préserver les chants, les gongs et la langue des Sedang, il ne suffit pas d’avoir des connaissances en art. Il faut avant tout de la sincérité et de la patience. Vivre comme un fils, un frère revenu à ses racines, partager le travail des champs, écouter les histoires des anciens… C’est seulement ainsi que les artistes ouvrent leur cœur et se mettent à chanter. Parmi les difficultés, les bruits parasites, les enregistrements imparfaits, nous nous efforçons de conserver ces sons précieux de la forêt, car sinon, demain, ils ne vivront plus que dans les mémoires».

Aujourd’hui, la mission de transmettre les langues ethniques des Hauts-Plateaux passe progressivement entre les mains d’une nouvelle génération de rédacteurs. En plus de faire de la radio, ces jeunes investissent l’espace numérique. Fanpages, sites web, vidéos courtes, livres bilingues, ateliers communautaires… deviennent ainsi les prolongements naturels de la radio ethnique.

H’Zawut, rédactrice du programme en Êdê, fait partie des journalistes les plus motivés.

«Un journaliste travaillant pour une émission en langue ethnique a non seulement la responsabilité de préserver cette langue, mais aussi de la rendre vivante et accessible. Personnellement, j’aspire à utiliser mon métier et mes connaissances pour rapprocher le plus grand nombre de la langue Êdê. Je crains que, si la jeune génération ne s’investit pas aujourd’hui, cette langue ne devienne un jour qu’un souvenir parmi d’autres. Je ne veux pas qu’elle soit simplement conservée, je veux qu’elle rayonne».

Depuis plus de trente ans, les équipes de la Voix du Vietnam pour le Tây Nguyên traquent chaque mot dans les villages, comme on cherche des trésors. Aujourd’hui, les jeunes rédacteurs poursuivent cette quête, mais dans un monde où les langues ethniques doivent trouver leur place au milieu de l’océan numérique.

Deux parcours différents, mais une même aspiration: Que résonne toujours, sur les ondes de la radio nationale, l’écho des forêts du Tây Nguyên.