Les quatre romans cette année ont quelque chose de troublant en commun. Kolkhoze d'Emmanuel Carrère retrace l’histoire d’une famille française sur plusieurs générations, de la Russie à la France. Le Bel Obscur de Caroline Lamarche raconte le destin d’une épouse effacée dans une Belgique où l’homosexualité reste taboue. La nuit au cœur de Natacha Appanah nous plonge dans l’enquête sur un féminicide, en suivant une journaliste qui retrace les violences conjugales. Et enfin, La maison vide de Laurent Mauvignier, un pavé de 600 pages, explore le destin de femmes prisonnières de leurs rôles sociaux dans les campagnes françaises du XXe siècle.

“Trois romans abordent la dureté de la condition féminine: l’effacement auquel est condamnée une épouse d’un homme homosexuel, les violences conjugales qui vont jusqu’à l’assassinat, et les violences ordinaires subies par les femmes dans les campagnes françaises. C’est une thématique qui touche également la société vietnamienne. Un lecteur vietnamien peut se sentir vraiment très concerné par ce sujet”, souligne Laëtitia Dion, docteure en lettres et arts qui accompagne le projet.

C’est là une leçon importante pour quiconque apprend le français: on progresse plus vite quand on lit des textes qui nous touchent personnellement. Un livre sur un sujet qui nous concerne, c’est un livre qu’on a envie de finir. Mais encore faut-il réussir à le lire. Et là, le choc: entre 500 et 700 pages pour certains romans, dans une langue qui n’est pas a priori celle des lecteurs. Quang Minh, qui est étudiant de l’Université de Hanoi, se souvient de sa première réaction quand on lui a assigné La maison vide.

“Au début, je pensais que c’était trop long parce qu’en fait, c’est un livre de six cents pages. Mais peu à peu, j’ai découvert que c’était une œuvre très intéressante. Il y a des femmes qui sont forcées à se marier avec des hommes dont elles ne veulent pas. L’une d’elles rêve d’être pianiste, mais elle doit être mariée…”, nous dit-il.

Face à ce défi, l’Ambassade de France n’a pas laissé les étudiants seuls. Quatre formations ont été organisées avant le séminaire, et c’est là qu’est intervenue une technique peu connue mais redoutablement efficace: la lecture par arpentage. Le principe? Ne pas tout lire mot à mot, mais cartographier le livre, repérer les passages clés, mémoriser ce qui impressionne. Nhu Quynh, étudiante de Hué qui défend Kolkhoze, nous explique comment elle a surmonté l’obstacle:

“Il y a beaucoup de vocabulaire, de mots difficiles et parfois, je n’arrive pas à tout comprendre. Mais je choisis la méthode de lecture par arpentage. Je mémorise les détails qui m’impressionnent. Je lis pour comprendre le livre, pas pour comprendre tous les passages”, précise-t-elle.

Cette approche change tout. Plutôt que de se noyer dans les détails linguistiques, les étudiants apprennent à saisir l’intention de l’auteur, le fil conducteur, l’émotion centrale.:: Et c’est exactement ce que cherche Quang Minh quand il définit ce que signifie "bien lire".

“Bien lire, c’est comprendre l’idée principale et ce que l’auteur veut transmettre. Comme ici, le pouvoir des femmes et leur destin. Comprendre l’idée de l’auteur pour bien convaincre les autres et pour montrer pourquoi ça peut influencer les Vietnamiens”, partage-t-il.

Puis vient le temps de la stratégie collective. Chaque groupe se répartit les rôles: l’un parlera de la résonance culturelle, l’autre du style, un troisième des personnages... Le groupe de Minh va plus loin: ses membres décident de lire deux extraits du roman pendant le débat pour toucher émotionnellement le jury. Et surtout, ils anticipent les attaques. Car ils le savent: défendre un livre de 600 pages, c’est s’exposer à une question évidente: “Est-ce que ça donne vraiment du plaisir à lire?”

“Il y a eu un moment où l’autre groupe nous a interrogé sur le plaisir de lire. Et moi, j’étais assez content parce que c’est une question qu’on avait anticipée. J’avais préparé l’exemple d’Une somme humaine, qui a aussi gagné le prix Goncourt 2023 et qui est aussi long”, raconte Quang Minh.

Cette capacité d’anticipation, c’est exactement ce que valorise Pauline Vidal, chargée de mission à l’Ambassade, quand elle parle de ce qui rend un argument convaincant dans un débat:

“Je pense que tout d’abord, c’est la résonance avec l’histoire, avec les croyances des jurés. Il faut s’attacher à ça, qu’est-ce qui résonne avec les Vietnamiens. Et puis évidemment, il s’agit de savoir poser ses arguments, parler clairement, interpeller son auditoire”, nous dit-elle.

Au-delà de la compétition, ce projet touche à quelque chose de plus fondamental: comment progresser vraiment dans une langue?

“On peut progresser en français en lisant les romans, car on s’imprègne du phrasé français, de la syntaxe, du rythme de la langue. Cependant, lire seulement ne suffit pas. Pour que ce soit véritablement des compétences vivantes, il faut vraiment discuter, pratiquer. L’idéal, c’est cette situation où les étudiants sont amenés à débattre, à combattre avec des arguments”, explique Laëtitia Dion.

Après des heures de débats, d’arguments et de contre-arguments, c’est La maison vide de Laurent Mauvignier qui l’emporte: le livre que Minh trouvait “trop long” au début. Comme quoi, anticiper les critiques et savoir transmettre l’émotion d’une œuvre, ça peut faire toute la différence. Et pour ces étudiants, la vraie victoire n’est peut-être pas le prix lui-même, mais d’avoir appris à transformer des centaines de pages en arguments qui touchent.

La prochaine édition se tiendra en 2027. Pour y participer, un conseil de Pauline Vidal: montrez-vous sur les événements francophones, que ce soit dans vos universités ou auprès des institutions comme l’Institut français ou l’Ambassade de France.