Sous ses mains, la laque sort progressivement des cadres classiques pour trouver sa place dans l’esthétique et les usages de la vie contemporaine.

“La laque est entrée dans ma vie comme un hasard, avant de devenir une véritable vocation. J’ai grandi dans l’univers culturel d’un ancien village vietnamien, entouré de pagodes, de statues rituelles et de bas-reliefs laqués et dorés. Très jeune, j’ai été fasciné par le travail des artisans. Ce qui n’était au départ qu’une curiosité est devenu, au fil du temps, une passion profonde. Plus tard, lorsque j’ai intégré l’Université des Beaux-Arts industriels, le choix de la laque s’est imposé naturellement. Depuis, elle fait partie intégrante de ma vie», confie-t-il.

Ainsi se confie l’artisan laqueur Nguyên Tân Phat lors de l’exposition intitulée «La laque vietnamienne, du patrimoine à la création contemporaine», organisée dans l’ancienne maison communale de Hà Vi, au cœur du quartier de Hoàn Kiêm à Hanoï.

Dans la petite cour de l’ancienne maison communale de Hà Vi, les senteurs du bois se mêlent aux effluves de la laque, tandis que le cliquetis des coquilles d’œufs incrustées sur le bois accompagne le travail minutieux de l’artisan. Sous les yeux des visiteurs, Nguyên Tân Phat façonne patiemment des figures du zodiaque, révélant peu à peu les différentes étapes de création d’une œuvre en laque traditionnelle.

À l’intérieur de la maison communale, statues et tableaux en laque investissent l’espace dans une atmosphère à la fois chaleureuse et poétique. Couleurs éclatantes, formes ludiques et inspirations populaires vietnamiennes composent un univers artistique singulier, où la tradition dialogue naturellement avec la création contemporaine.

“J’essaie de préserver l’esprit traditionnel de la laque sans la laisser devenir dépassée. Mes créations se veulent simples, proches du quotidien, tout en mettant l’accent sur la richesse des matières et la profondeur des couleurs. J’accorde une importance particulière à la laque naturelle et aux techniques artisanales traditionnelles, qui donnent aux œuvres leurs nuances, leur profondeur et cette impression de vie à la surface. Pour moi, une œuvre ne doit pas seulement se regarder, elle doit aussi se ressentir”, partage-t-il.

Les sculptures de Nguyên Tân Phat se distinguent par leur dimension à la fois familière et hautement symbolique. Le buffle évoque les villages vietnamiens, le tigre incarne la puissance et les croyances populaires tandis que le chat, figure familière et attachante du zodiaque vietnamien, se pare de motifs inspirés des portails de village, des clochers communaux. Très attaché aux matériaux traditionnels, l’artisan utilise également des coquilles d’œufs, des coques de noix de coco, de la pierre de latérite ou encore du bois de jacquier pour donner à ses œuvres une identité profondément vietnamienne.

“La coquille d’œuf est l’un des matériaux emblématiques de la laque vietnamienne. Une fois nettoyées, débarrassées de leur membrane intérieure puis séchées, les coquilles sont incrustées sur la surface des œuvres en laque. Réalisé avec précision, ce travail permet aux fragments de rester solidement fixés sans se briser. Cette technique d’incrustation constitue l’une des signatures les plus caractéristiques de la laque vietnamienne. Pour fixer les coquilles, les artisans utilisent une laque noire traditionnelle reconnue pour son fort pouvoir adhésif, indispensable à la solidité et à la durabilité des incrustations”, explique-t-il.

Dans la création d’une œuvre en laque, l’étape de la mise en couleur est essentielle et requiert une grande maîtrise ainsi qu’une finesse d’exécution de la part de l’artisan. Car c’est la couleur qui donne à chaque pièce sa profondeur, son harmonie et, in fine, sa valeur esthétique.

“Après l’incrustation des coquilles d’œufs, l’œuvre est laissée à sécher environ un jour et demi avant l’application des couleurs. Celles-ci sont obtenues en mélangeant la laque avec des pigments, ce qui garantit des teintes à la fois intenses et bien fixées sur la surface. Il faut ensuite appliquer entre neuf et dix couches successives. Lors de l’étape du polissage, ces différentes couches réapparaissent peu à peu et se logent dans les fissures des coquilles d’œufs”, précise Nguyên Tân Phat.

Au-delà de la sculpture, Nguyên Tân Phat décline l’art de la laque dans des objets du quotidien: artisanat, bijoux et souvenirs. Cet art traditionnel devient ainsi plus accessible. De petits objets comme des bracelets, des miniatures ou des pièces décoratives en laque rencontrent un réel succès auprès du public.

«Les œuvres de Nguyên Tân Phat se caractérisent par leur créativité, leur vitalité et une forte sensibilité contemporaine. Formé dans un cadre académique, tout en maîtrisant les savoir-faire d’un artisan et en s’appuyant sur une solide expérience de terrain, il incarne une nouvelle génération d’artistes qui renouvellent l’art de la laque tout en valorisant l’identité culturelle vietnamienne”, confie le peintre Pham Thanh Thu, originaire du quartier de Câu Giây, à Hanoï

Nguyên My Hanh, étudiante à l’Université des Beaux-Arts de Hanoi, se dit particulièrement impressionnée par les œuvres de l’artisan Nguyên Tân Phat.

“Ces œuvres en laque sont très proches du quotidien. J’aime tout particulièrement les petits bracelets, incrustés de nacre, aux motifs fins et à la belle teinte brun acajou. Grâce à ce type de créations, la laque devient peu à peu plus familière et accessible au grand public”, constate-t-elle.

Engagé depuis 24 ans dans l’art de la laque, l’artisan Nguyên Tân Phat a réalisé des milliers de créations originales, imprégnées de l’identité culturelle vietnamienne. Il souhaite voir ses œuvres toucher un public plus large, tant pour les Vietnamiens que pour les visiteurs étrangers.