Le matin, à Go Co, Madame Thuong balaie sa cour avant que le soleil ne monte. C’est un geste qu’elle fait depuis toujours. Mais ce qu’elle fait ensuite a complètement changé.

“Avant, je balayais la maison, la cour, je plantais des tubercules. L’hiver, je descendais à la mer pour le poisson et les crevettes, ou j’allais travailler comme journalière chez les autres”, se souvient-elle.

Aujourd’hui, quand des visiteurs sont annoncés, elle prépare la maison, cuisine, accueille, et surtout, elle raconte: les récits des anciens, ce que les Cham ont laissé, les marais salants…

“Je tiens ma maison d’hôtes, je suis propriétaire de ma maison. Je ne pars plus travailler comme journalière à Sa Huynh”, dit-elle simplement.

Derrière cette phrase toute simple, il y a le renversement complet d’un village. Go Co se trouve en effet au cœur du géoparc Ly Son - Sa Huynh, dans la province de Quang Ngai, là où trois civilisations se superposent: celle de Sa Huynh, vieille de près de trois mille ans; celle des Cham, avec leurs puits de pierre; et celle des Vietnamiens d’aujourd’hui.

Sur le papier, un trésor. Dans la réalité, un village qui était en train de mourir, se souvient Doàn Sung, qui préside les coopératives communautaires coordonnant Go Co, au sein de l’entreprise sociale Doàn Anh Duong.

“Les habitants étaient partis. De deux cents foyers, on était descendus à soixante. Le village était vide, il ne restait que des personnes âgées et des enfants. Dans ces conditions, développer une activité économique était très difficile”, partage-t-il.

S’ajoutait l’isolement: à un kilomètre à peine de la Nationale 1A, Go Co n’a eu de route carrossable qu’à la fin de 2016. La première étape n’a donc pas été de construire, mais de faire voyager les villageois.

“Nous les avons emmenés visiter des lieux patrimoniaux comme Hôi An, Cù Lao Chàm, My Son, pour qu’ils reviennent ensuite l’expliquer à leur propre communauté”, explique Doàn Sung.

L’idée est habile: plutôt que d’expliquer aux habitants de Go Co que leur village avait de la valeur, les emmener voir des voisins qui vivent déjà du leur. De retour, ils ont créé l’école communautaire. Ni tableau, ni craie: les professeurs, ce sont les villageois eux-mêmes.

“Ce sont précisément les personnes qui ne savaient pas lire, les personnes vulnérables, qui ont créé la coopérative et l’école communautaire. Ce sont elles qui détenaient l’identité culturelle locale, elles qui ont formé notre personnel. Petit à petit, elles ont pris confiance”, nous raconte Doàn Sung.

En 2019, la coopérative de tourisme communautaire voit le jour. Un an plus tard, Go Co devient le premier site du genre labellisé trois étoiles au programme national «À chaque commune son produit». C’est ce statut qui fait toute la différence: ici, personne n’est l’employé de personne. La coopérative reçoit les visiteurs, répartit les groupes entre les foyers et partage les revenus. Sans elle, chaque maison se ferait concurrence.

Pour Madame Thuong, le changement ne se mesure d’ailleurs pas seulement en revenus.

“Quand les visiteurs partent en circuit, je demande la permission de leur présenter mon village à ma façon, et ils adorent ça. Je me souviens du premier groupe d’étudiants que j’ai accueilli: je leur ai chanté la chanson de Cù Lao Chàm. Ils étaient enthousiastes, ils l’ont apprise”, se souvient-elle.

Elle leur parle aussi de la guerre et des abris souterrains où se cachaient les soldats. Mais c’est la fin de son récit qui dit le mieux ce que ce projet a déplacé.

“Autrefois, les gens d’ailleurs méprisaient Go Co, ils nous avaient oubliés, ils ne s’intéressaient pas à nous. Aujourd’hui, avec le tourisme, les villageois ont l’honneur de pouvoir raconter la tristesse d’alors. Avant, c’était triste. Maintenant, on est très heureux, très fiers”, dit-elle.

C’est ici que l’histoire fait une boucle inattendue. Car ce sont des Français qui, au début du 20e siècle, ont mis au jour les jarres funéraires de Sa Huynh, donné son nom à cette culture et l’ont fait connaître au monde. Un siècle plus tard, la Francophonie revient sur les mêmes terres pour aider ceux qui y vivent. Depuis décembre 2025, le projet Go Co est soutenu par l’Organisation internationale de la Francophonie, dans le cadre de son programme “Destination Éco-Talents”. Douze projets ont été retenus sur cent soixante-treize candidatures, dans quatre pays pilotes dont le Vietnam. Adjara Diouf, à l’OIF, explique pourquoi ce village-là.

“Sur les cent soixante-treize dossiers reçus, celui de Go Co a particulièrement retenu notre attention par son approche solidaire, inclusive et profondément ancrée dans la communauté. Mais au-delà des infrastructures et de l’offre touristique, ce qui nous a véritablement convaincus, c’est que Go Co porte un véritable projet de vie communautaire”, détaille-t-elle.

Sur le terrain, l’argent va à des choses très concrètes: dix maisons de chaume et de terre, dix-huit barques en bambou tressé, la formation de cent cinquante personnes à l’accueil et aux langues étrangères, avec des séjours pensés pour les francophones. Le projet s’étend au village voisin de Vinh An, berceau de la poterie de Sa Huynh. C’est là que se joue l’aspect le plus singulier du modèle: des personnes âgées transmettent le métier à des jeunes, parmi lesquels des personnes sourdes, qui animent aujourd’hui les ateliers. Deux fragilités qui, mises ensemble, deviennent une force.

Il serait pourtant malhonnête de s’arrêter sur cette image. La vraie question reste celle du retour des jeunes.

“Quand les jeunes générations reviennent, c’est très difficile, en termes de mentalité comme de capital pour investir. Ceux qui reviennent n’ont pas vraiment les moyens de restaurer les maisons de chaume, les barques, de préserver le patrimoine local, la forêt, la mer”, nous confie Doàn Sung.

L’accompagnement de l’OIF s’est achevé le mois dernier. C’est maintenant que le modèle passe son test, et Adjara Diouf sait exactement à quoi elle le mesurera.

“La véritable réussite sera de voir les habitants de Go Co, en particulier les jeunes, les femmes et les personnes les plus vulnérables, continuer à piloter cette dynamique avec confiance et autonomie. L’ambition est de laisser non seulement un modèle économique viable, mais surtout une conviction: celle qu’une communauté peut vivre dignement de son patrimoine en le partageant avec les visiteurs, sans jamais le dénaturer”, conclut-elle.

Demain matin, Mme Thuong balaiera de nouveau sa cour avant le lever du soleil. Le même geste qu’il y a dix ans. Sauf qu’aujourd’hui, quelqu’un vient de loin pour l’écouter.