Un empereur artiste enfin reconnu
Hàm Nghi demeure dans la mémoire collective vietnamienne comme le jeune empereur qui, à 15 ans, lança le mouvement de résistance anticoloniale Cân Vuong en 1885. Capturé trois ans plus tard, exilé à 18 ans en Algérie où il vécut jusqu'à sa mort en 1944, il incarne le héros national sacrifié. Mais cette image héroïque a longtemps occulté une autre dimension essentielle: celle de l'artiste.
Car en exil, coupé de son pays et sous surveillance constante des autorités françaises, Hàm Nghi a trouvé dans l'art une forme de liberté qu'aucun pouvoir ne pouvait lui confisquer. Peintre, sculpteur, dessinateur, pastelliste, ébéniste, il a produit des centaines d'œuvres, dont seulement 120 environ ont survécu à la guerre d'Algérie qui a vu sa maison pillée et brûlée.
L'exposition «Ciel, Vitalité, Reflet», présentée au Temple de la Littérature du 24 avril au 10 mai, constitue la première rétrospective de son œuvre au Vietnam. Elle rassemble 20 peintures à l'huile provenant de 10 collections différentes, pour la plupart rapatriées de France après avoir été mises aux enchères.
Une table ronde pour comprendre l'homme derrière l'empereur
La rencontre du 25 avril, tenue à 10h à l'Auditorium Nguy Nhu Kon Tum (19 Lê Thanh Tông, Hoàn Kiêm), a offert au public l'opportunité rare d'approfondir sa compréhension de cette trajectoire singulière. Trois intervenants de renom ont apporté leurs éclairages complémentaires, sous la modération de ChuKim.
Le commissaire d'exposition Ace Lê, conseiller senior chez Sotheby's et figure incontournable de la scène artistique vietnamienne, a partagé les coulisses de la conception de l'exposition:
«Dès le départ, dès que nous avons formé l'idée de l'exposition, cela a commencé par la première étape: la recherche historique et artistique. Nous avons eu la chance d'avoir la Dr Amandine Dabat avec ses travaux approfondis sur l'histoire, l'art et la vie de Hàm Nghi. La deuxième partie concernait les œuvres intégrées dans cette exposition, nous avons fait de grands efforts pour rassembler 20 peintures à l'huile provenant de 10 collections différentes.»
La Dr Amandine Dabat a apporté une perspective unique: elle est descendante à la cinquième génération de l'empereur. Auteure d'une thèse de doctorat soutenue à l'Université Paris-Sorbonne en 2015 et publiée sous le titre «Hàm Nghi - Empereur en exil, artiste à Alger», elle a organisé la première exposition consacrée à son aïeul en 2022 au Musée des Arts Asiatiques de Nice. Au Vietnam, elle a contribué au rapatriement d'œuvres majeures, dont la peinture à l'huile originale «Lac sur les Alpes» (1900-1903). Elle a évoqué avec émotion la résilience de son ancêtre:
«Ce qui est très beau dans l'histoire de Hàm Nghi, c'est qu'il a vécu la douleur de l'exil, l'arrachement à son pays natal, tout cela dans un temps très court et de manière très brutale. Et l'art qu'il a pratiqué au début comme un passe-temps pour lutter contre l'ennui, finalement est devenu une véritable passion. C'est cette passion pour l'art qui en quelque sorte l'a sauvé et à travers laquelle il a trouvé une résilience et une raison de vivre», parage-t-elle.
Le chercheur Châu Hai Duong, traducteur de chinois, spécialiste en Han-Nôm et calligraphe reconnu, a complété ces interventions par son expertise du patrimoine littéraire et artistique classique. Pour l'exposition «Ciel, Vitalité, Reflet», il a réalisé des œuvres calligraphiques sur le mouvement Cân Vuong, créant un pont entre l'héritage Han-Nôm et l'art contemporain.
Un processus de rapatriement complexe
Au-delà des discours, la table ronde a levé le voile sur les défis concrets du rapatriement d'œuvres. Le commissaire Ace Lê a détaillé les étapes minutieuses: recherches historiques approfondies, authentification visuelle par des experts en conservation, négociations avec les collectionneurs, restauration des toiles ayant parfois traversé un siècle de vicissitudes, transport spécialisé avec contrôle strict de température et d'humidité.
Chaque tableau a dû être documenté, son authenticité vérifiée, sa provenance retracée. Certains avaient été offerts par Hàm Nghi lui-même à des amis. Il en offrait beaucoup de son vivant. D'autres avaient été vendus aux enchères en France par les descendants de ces amis. Tous portent les traces d'une histoire mouvementée.
Reconnaître l'artiste autant que le héros
Cette table ronde s'inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation historique. Hàm Nghi a longtemps été célébré exclusivement comme résistant patriote, alors que sa production artistique, qui s'étend sur plus de cinquante ans, constitue un pan entier de l'histoire de l'art vietnamien.
Formé par des artistes français dont Auguste Rodin, influencé par les impressionnistes et Gauguin, il a développé un style personnel où se lisent à la fois la mélancolie de l'exil et une contemplation profonde de la nature. Ses paysages, souvent marqués par un arbre isolé à l'avant-plan, rappelant les banians des villages vietnamiens, témoignent d'une quête identitaire silencieuse là où toute expression politique lui était interdite. La Dr Amandine Dabat conclut avec justesse:
«L'art est toujours resté son espace de liberté et je pense qu'il serait très heureux qu'aujourd'hui nous le reconnaissions en tant qu'artiste», dit-elle.
La table ronde, menée en vietnamien et en français avec interprétation simultanée, a permis aux participants de croiser les regards historique, artistique et familial sur une figure qui mérite d'être redécouverte dans toute sa complexité.
