Dans le cadre du projet PLUME, le navire scientifique ANTEA a quitté la Nouvelle-Calédonie pour rejoindre le Vietnam, avant de reprendre la route du Pacifique. Mais derrière cette longue traversée, il n’y a pas seulement une mission scientifique. Il y a aussi l’histoire d’une coopération étroite entre chercheurs français et vietnamiens, unis pour mieux comprendre les transformations de l’océan.

Le projet PLUME, pour Processus de dispersion des apports fluviaux dans les PANACHES, est le fruit de plusieurs années de préparation scientifique. Au Vietnam, la campagne océanographique s’est déroulée pendant 42 jours, entre mai et juillet 2024. Le navire de recherche français Antea a alors parcouru plus de 4.800 kilomètres le long des côtes vietnamiennes, de Hai Phong à Hô Chi Minh-ville. Près de 60 scientifiques français et vietnamiens ont été mobilisés, dont 23 directement à bord du navire, afin d’étudier la circulation des eaux, des sédiments et des pollutions entre les fleuves et l’océan, dans un contexte marqué par le changement climatique et la saison des pluies. Deux ans après cette mission scientifique d’envergure, en avril dernier, ses premiers enseignements ont été révélés.

Au-delà de la recherche fondamentale, les résultats de la mission pourraient aussi aider les autorités à mieux comprendre et gérer les pollutions marines, comme nous l’explique Oliver Brochet, ambassadeur de France au Vietnam.

“PLUME, c'est une campagne scientifique franco-vietnamienne extrêmement importante, qui a mobilisé de très nombreux chercheurs français et vietnamiens pendant des années, même si la campagne océanographique proprement dite a duré deux mois. Des centaines de milliers de données ont été récupérées. Une fois que les analyses scientifiques sont faites, elles sont remises aux autorités pour qu'elles puissent éclairer la politique qu'elles vont mettre en œuvre pour faire face aux problèmes posés par les pollutions d'origine humaine. Ces données sont là pour nous aider à mieux comprendre les effets du changement climatique sur les océans, avec notamment le problème de l'acidification des océans, du fait de l'augmentation du CO2 dans l'air. Et de fait, il y a un problème d'acidification qui a été mesuré. La campagne a permis aussi de mesurer les courants, et de dresser une cartographie beaucoup plus précise”, a-t-il dit.

PLUME aura aussi été l’une des missions de recherche côtière les plus complexes jamais réalisées au Vietnam. Contrairement aux précédentes missions menées au large, celle-ci s’est déroulée au plus près des côtes vietnamiennes, dans des zones maritimes très fréquentées et soumises à des conditions parfois difficiles. C’est ce qui ressort des propos de Vu Duy Vinh, de l’Académie des sciences et des technologies du Vietnam (VAST), chercheur principal et cheville ouvrière du projet côté vietnamien.

“Notre navire a dû naviguer dans des zones très fréquentées, au milieu d’un important trafic maritime. À certains endroits, des pilotes ont été nécessaires pour guider le bateau près des ports et des zones côtières. Les eaux peu profondes et les courants plus forts ont aussi rendu les déplacements et les prélèvements en mer plus difficiles. Dans ce contexte, parvenir à maintenir la mission pendant 42 jours et à réaliser 77 stations de recherche est considéré comme une véritable réussite scientifique. Une mission similaire avait déjà été menée avec la France en 2014, mais à une échelle beaucoup plus modeste”, nous explique-t-il.

Malgré de nombreuses difficultés, la mission a permis de collecter près de deux tonnes d’échantillons - eau, sédiments ou organismes marins - ainsi qu’environ 100 gigaoctets de données scientifiques, encore en cours d’analyse. Pour Vu Duy Vinh, les premiers résultats déjà analysés aident à mieux comprendre l’impact des activités humaines sur l’environnement marin et les écosystèmes côtiers, mais aussi les conséquences du changement climatique sur les ressources marines.

“Cette campagne menée du nord au sud du Vietnam aura permis de suivre l’évolution de nombreux paramètres le long des côtes vietnamiennes, comme la température de l’eau, la salinité ou encore le transport des sédiments et des pollutions entre les fleuves et la mer. Les effets de l’érosion côtière et de la montée du niveau de la mer sont déjà visibles dans certaines régions, notamment à Hôi An ou dans le delta du Mékong. Dans le même temps, les pollutions marines, les métaux lourds et les microplastiques sont de plus en plus présents dans les eaux côtières. Deux premiers articles scientifiques ont déjà été publiés à partir des résultats de la mission, dont une étude consacrée aux microplastiques”, précise-t-il.

Et les premiers résultats ont surpris les chercheurs eux-mêmes car contre toute attente, certaines substances, notamment les microplastiques, ont été retrouvées en concentrations plus importantes au large qu’à proximité des côtes, comme l’explique Marc Tedetti, océanographe biogéochimiste à l’Institut de Recherche et de Développement.

“Ça demande encore à être confirmé, c'est sans doute en lien avec les structures physiques et la courantologie de cette zone côtière, qui est très dynamique et très complexe, et qui sans doute joue un rôle majeur dans la distribution de ces microplastiques. On s'attendait à avoir plus de microplastiques près de la côte qu'au large, et on s'aperçoit que ce n'est pas forcément le cas, parce qu'il y a cette influence des courants qui va jouer énormément sur la distribution de ces composés dans le continuum rivière-océan”, nous fait-il observer.

Une autre découverte inattendue concerne les sédiments marins. Sylvain Ouillon, représentant de l’Institut de Recherche et de Développement au Vietnam parle même de «sérendibité» scientifique. En étudiant les fonds marins, les chercheurs ont identifié des bactéries capables de résister aux métaux lourds. Selon lui, ces travaux pourraient déboucher sur des applications concrètes en biotechnologie et en bioremédiation, notamment pour dépolluer des milieux contaminés.

La mission s'est également penchée sur l'impact de la saison des pluies sur le continuum fleuve-océan. Les analyses montrent comment les flux du fleuve Rouge et du Mékong transportent des matériaux anthropiques, des pesticides comme le glyphosate, et influent sur la biodiversité marine.

L'antibiorésistance, thématique centrale du concept One Health (Une seule Santé), a aussi été cartographiée le long des côtes, révélant comment les bactéries résistantes circulent du circuit hydrographique vers la mer, comme le remarque Sylvain Ouillon.

“Vous savez que les bactéries qui résistent aux antibiotiques se propagent par l'eau et arrivent par les fleuves à la côte. Et en fait, cette résistance aux antibiotiques, elle circule dans le circuit hydrographique dans les fleuves et aussi le long de la mer. Une équipe à bord a travaillé sur cette mesure de la résistance aux antibiotiques le long des côtes vietnamiennes pour être capable de cartographier la différence entre le nord et le sud et le centre du Vietnam. Ça fait partie des mesures qui sont en cours d'analyse, qui ne sont pas encore terminées. Ça fera partie d'un résultat important de la campagne Plume parce que vous savez que One Health c'est la santé humaine, la santé animale, la santé environnementale, et là on fait vraiment le lien avec les écosystèmes”, nous indique-t-il.

Mais les chercheurs appellent encore à la prudence. Les résultats dévoilés aujourd’hui ne représentent qu’une infime partie des données collectées, et plusieurs années de travail seront nécessaires pour en mesurer toute la portée. D’ici là, une quinzaine à une vingtaine de publications scientifiques viendront progressivement compléter les premiers travaux déjà publiés, ouvrant une fenêtre inédite sur les écosystèmes côtiers vietnamiens. Car derrière ces découvertes scientifiques se dessinent déjà des enjeux très concrets: mieux comprendre la circulation des polluants, protéger les ressources marines et aider les autorités à anticiper les effets du changement climatique.

Mais la mission laisse aussi entrevoir autre chose: une nouvelle manière de faire de la recherche, plus collaborative, multidisciplinaire et résolument tournée vers l’action. Et peut-être surtout, une science capable de relier plus étroitement observation du terrain, coopération internationale et réponses aux défis environnementaux de demain.