Le public n’avait rien d’ordinaire. Dans la salle de conférence numéro 1 de l’Académie nationale de politique Hô Chi Minh, à Hanoï, avaient pris place les stagiaires de la 77e promotion du cursus d’études supérieures en théorie politique, une formation destinée aux cadres appelés à exercer de hautes responsabilités, au niveau central comme local.
Pour eux, la transformation numérique n’est plus une affaire d’ingénieurs. Depuis la fin de 2024, la résolution 57 du Bureau politique a fait de la science, de la technologie, de l’innovation et de la transformation numérique la percée la plus importante pour le développement du pays. Pour Dâu Huong Nam, directeur du Département de la coopération internationale de l’Académie, ce choix place les dirigeants en première ligne.
«Cela impose directement aux dirigeants et aux gestionnaires de comprendre et d’utiliser les données et la technologie, tout en conservant leur responsabilité et leur fermeté dans chacune de leurs décisions», déclare-t-il.
En ouvrant la journée, il a soumis trois questions aux experts comme aux stagiaires. Jusqu’où la transformation numérique et l’IA peuvent-elles aider à analyser les données, à conseiller, à élaborer et à appliquer les politiques publiques, et où s’arrêtent-elles? De quelles compétences les dirigeants ont-ils besoin pour gouverner les données, organiser l’administration et maîtriser les risques technologiques? Enfin, quelles expériences françaises peuvent être adaptées à la fonction publique vietnamienne, en pleine réforme de la décentralisation?
Pour y répondre, les experts français ont choisi la comparaison plutôt que la leçon. Hervé Le Bars, chef de l’équipe d’experts du projet de coopération franco-vietnamien sur l’e-gouvernement, accompagne le Bureau du gouvernement vietnamien depuis la fin des années 2010. Il a donné le ton dès les premières minutes.
«L’exercice auquel on va se livrer aujourd’hui, c’est un regard croisé entre le développement numérique du Vietnam et le développement numérique en France. On n’a pas la même maturité, on n’a pas démarré en même temps, mais ce qui est intéressant, justement, après ces quelques années de coopération, c’est de pouvoir comparer nos avancées et de voir que beaucoup de problèmes qu’on rencontre aujourd’hui au Vietnam sont les mêmes problèmes qu’on rencontre aujourd’hui en France», indique-t-il.
Autour de lui, trois profils complémentaires. Manon Lafitte est juriste spécialisée dans l’IA et la protection des données, et a participé à l’élaboration du règlement européen sur l’intelligence artificielle. Aline Jarneau est spécialiste de la conception de services publics et de l’IA appliquée à l’usager. Rémi Nguyên est vice-président de la Chambre de commerce et d’industrie France-Vietnam.
Le matin, ils ont retracé les grandes étapes de la transformation numérique dans les deux pays et les piliers d’un gouvernement numérique. L’après-midi a été consacré aux services publics centrés sur l’usager, à l’IA dans l’administration et à la conduite du changement.
Pour la délégation française, c’est une première. L’équipe en est à sa troisième mission au Vietnam cette année, mais elle n’avait encore jamais pris la parole devant un tel public. Éric Soulier, conseiller de coopération et d’action culturelle, à l’Ambassade de France au Vietnam, nous en dit plus:
«Il y a eu des rencontres, celle de ce matin, devant 700 à peu près cadres de la fonction publique vietnamienne. C’est une étape qui n’avait pas été faite jusqu’à présent. Et ça permet de partager auprès de ces cadres de la fonction publique nationale ou territoriale cette réalité de l’IA, cette réalité de cette transformation numérique», partage-t-il.
La coopération, elle, est ancienne. Engagée il y a huit ans à la demande du Vietnam et intensifiée depuis trois ans, elle a notamment contribué au développement du Portail national des services publics. Elle franchit aujourd’hui un nouveau cap: la déclaration conjointe du 11 septembre 2026 sur l’accélération de la mise en œuvre du Partenariat Stratégique Global entre la France et le Vietnam et le plan d’action 2026-2028 placent la transformation numérique, l’IA et la formation au cœur de la relation bilatérale. La séance du 10 octobre clôturait d’ailleurs une semaine chargée pour la délégation: séances de travail au Bureau du gouvernement, rencontre avec des étudiants en droit de l’Université nationale de Hanoï et table ronde avec d’anciens étudiants vietnamiens en France sur la ville intelligente.
Aux stagiaires, Éric Soulier a adressé un message simple: la suite leur appartient.
«Cet avenir passe par vous. La transformation numérique, c’est vous toutes et vous tous qui la porterez. Et comme l’a dit M. Nam, il vous faut évaluer les bonnes méthodes, les comprendre, organiser l’administration et la rendre accessible à toutes et à tous», dit-il.
Comprendre, organiser, rendre accessible: la feuille de route est tracée. Reste à savoir comment la suivre. Les trois questions posées en ouverture ont nourri toute la journée. Deux d’entre elles feront l’objet de nos prochains épisodes: ce que l’expérience française peut apporter à un Vietnam qui a bâti en cinq ans son arsenal juridique numérique et doit désormais l’appliquer, et jusqu’où l’intelligence artificielle peut aller dans la décision publique.
SÉRIE - TRANSFORMATION NUMÉRIQUE: REGARDS CROISÉS FRANCE-VIETNAM
Épisode 1/3
Le 10 octobre 2026, l’Ambassade de France au Vietnam et l’Académie nationale de politique Hô Chi Minh ont organisé à Hanoï le séminaire «Transformation numérique et intelligence artificielle pour les dirigeants et les fonctionnaires: partage d’expérience française». Notre série en trois épisodes revient sur les grands enseignements de cette journée avec quatre experts français du projet de coopération franco-vietnamien sur l’e-gouvernement.
