Première bonne nouvelle pour les élèves qui peinent sur Molière : les deux comédiennes, elles aussi, l’ont trouvé ennuyeux à l’école. C’est même de ce souvenir qu’est né le désir d’en faire tout autre chose.
“Quand j’étais jeune, au collège, on a étudié Molière, et j’ai trouvé ça très ennuyeux. Je comprenais pas, et puis j’ai compris plus grand que le théâtre, il faut pas le lire. Il faut le regarder”, précise-t-elle.
Rendre Molière vivant demande pourtant un vrai travail. Pour tenir en cinquante minutes une pièce qui en dure deux heures et demie, il a fallu tailler dans le texte sans jamais le trahir, au terme de longues semaines de répétition. Sur scène, elles ne sont que deux pour incarner tous les personnages, avec quelques objets du quotidien en guise de décor, et, surprise, elles ne chantent pas Molière à l'opéra : elles le rappent.
“On a fait deux mois de répétition, sept heures par jour. Le plus long, ça a été de couper le texte : à l’origine, la pièce dure deux heures et demie, et il fallait la réduire à cinquante minutes. Mais le texte reste celui de Molière. Par exemple, quand on rappe, c’est vraiment le texte de Molière ; simplement, au lieu de le chanter à l’opéra, on le rappe”, ajoute-t-elle.
Si un classique réputé difficile peut devenir aussi léger, alors une langue réputée difficile aussi. Et c’est précisément aux jeunes apprenants que ce spectacle s’adresse : pendant la représentation, les comédiennes ont fait participer les étudiants en français eux-mêmes. Le théâtre n’a rien d’intimidant, semblent dire les deux artistes. Pour l’une d’elles, tout a d’ailleurs commencé à huit ans, avec cette même pièce. Et monter sur les planches apporte quelque chose dont chaque apprenant a besoin.
“Faire du théâtre, c’est un très bon moyen de libérer son corps et de travailler sa voix. Et puis, on gagne en confiance : on n’a pas peur de prendre la parole, de se tromper. Une fois qu’on fait du théâtre, on n’a plus peur de tout ça”, dit-elle.
Ne plus avoir peur de se tromper : voilà sans doute le plus beau cadeau pour qui débute dans une langue étrangère. À l’école, les étudiants vietnamiens enchaînent les exercices de grammaire, mais hésitent encore à parler à voix haute. Or le frein, souvent, n’est pas le vocabulaire : c’est la gêne, cette peur d’un accent imparfait qui pousse à se taire.
“Quand elles m'ont appelée, mon cœur battait très fort, j'avais peur de mal prononcer devant tout le monde. Mais elles m'ont encouragée, tout le monde a applaudi… et finalement c'était amusant. Maintenant je me dis que parler français, ce n'est pas si effrayant”, avoue-t-elle.
Les comédiennes la connaissent bien. Elles l’éprouvent dès qu’elles tentent l’anglais, et l’échange qui suit se veut rassurant.
“Parfois, comme nous quand on essaie de parler anglais, on a honte parce que notre accent n’est pas très bon… Je ne sais pas si vous avez remarqué quand vous rencontrez quelqu’un qui parle avec un accent étranger. Vous trouvez ça charmant ! Si un Vietnamien se met à parler français. Nous, on trouve ça charmant. Ce qu’il faut, c’est pratiquer : les mettre en situation de jeu, rejouer des scènes de la vie quotidienne. Le théâtre, c’est comme le sport : à force de répéter quelque chose, on finit par y arriver”, déclare-t-elle.
Ce message rassurant a immédiatement fait son effet dans le public. Pour l'étudiante Thanh Tam, cette confidence a été un vrai déclic.
“En classe, je ne lève presque jamais la main parce que j'ai honte de mon accent. Mais elles ont dit qu'elles aussi, elles ont honte en anglais. Alors je me dis : si même les comédiennes ont peur, c'est normal. À partir de maintenant, je vais essayer de parler plus”, dit-elle.
Ce spectacle voyage loin : porté par un projet mené avec l’Organisation internationale de la Francophonie et l’ambassade de France, il a déjà été joué en Nouvelle-Calédonie, en Australie, au Vanuatu et à Singapour, avant de poursuivre sa route vers le Vietnam et Bangkok. Partout, il laisse aux jeunes francophones la même idée à emporter : l’erreur fait partie du jeu, et il suffit d’oser ouvrir la bouche.
Trouver sa voix, en français comme sur scène, demande surtout d’accepter de la faire entendre, accent et tout. Au fond, le seul malade imaginaire, ce serait peut-être la peur de parler.
