Fabriqué à partir d’une plante sauvage des forêts, chaque feuille est bien plus qu’un simple objet. Elle est un fil spirituel, porteur de l’âme des villages Mông à travers les générations. À Chà Day, qui est un hameau de la province de Phu Tho, cette tradition vit toujours, grâce à une alliance tacite entre les anciens, gardiens de la mémoire, et les jeunes, artisans de son renouveau.

Sur l’autel des offrandes, les officiants disposent avec soin des feuilles de papier giang, découpées en formes symboliques. Aucun rituel important, que ce soit un mariage, des funérailles ou des fêtes traditionnelles, ne peut s’en passer. Ce papier rustique, aux fibres brutes, est le messager des vœux et des prières que les Mông adressent à leurs divinités, comme nous l’explique Sùng Y Do, gardienne de ces savoirs.

«Ici, les Mông utilisent le papier giang pour toutes les cérémonies, le Nouvel An, les anniversaires de décès des ancêtres… Pour ceux qui nous ont quittés, ce papier sert à honorer leurs mémoires et à les accompagner dans leur dernier voyage», nous dit-elle.

Il fut un temps où, à Chà Day, chaque maison résonnait du bruissement des fibres de giang sous les mains habiles des femmes Mông. Aujourd’hui, seules quatre familles perpétuent encore cet artisanat. Pourtant, elles partagent généreusement leurs feuilles avec les voisins, comme pour maintenir vivante la flamme collective de cette tradition.

Sous le soleil accablant de midi, Phàng Y Xi, 71 ans, remue avec application une cuve de pâte épaisse avant de la verser, louche après louche, sur un tamis de bambou. La pâte s’étale, l’eau s’égoutte, et peu à peu, une feuille dorée apparaît, prête à sécher au soleil. Depuis plus de cinquante ans, depuis qu’elle a rejoint le village de son mari à 18 ans, Y Xi n’a cessé de travailler ces fibres résistantes qui perpétuent l’héritage des aïeux.

«Avant le Nouvel An traditionnel, quand les tiges de giang sont à maturité, nous les récoltons, les épluchons, puis les faisons bouillir avec de la cendre pendant un ou deux jours pour les rendre plus tendres. Ensuite, nous les faisons tremper dans un ruisseau ou une source pendant une à deux semaines. Une fois ramollies, nous les pilons jusqu’à obtenir une pâte fine, que nous mélangeons à l’eau. La pâte est ensuite versée sur le tamis, séchée au soleil pendant un ou deux jours… et le papier est prêt», décrit-elle.

Pour Phàng A Truong, 30 ans, le papier giang est indissociable des souvenirs de son enfance: ceux des expéditions en forêt pour récolter les tiges, ou des veillées où son père remplaçait l’autel familial par une feuille neuve avant le Têt.

«À l’approche du Nouvel An, mon père découpait du papier giang pour fabriquer un nouvel autel. Il jetait l’ancien, sacrifiait un coq, et le soir du Réveillon, il collait le nouvel autel. Avec une plume du coq, il marquait l’autel du sang de l’animal… Ces moments étaient sacrés», raconte-t-il.

Aujourd’hui, les Mông de la génération de Truong ne se contentent pas de perpétuer la tradition, ils innovent. Le papier giang, autrefois réservé aux rituels, investit désormais le quotidien: papier mural, carnets, objets souvenirs... Pour le rendre plus attrayant, ils y intègrent des motifs floraux naturels, tout en conservant son âme authentique. Pour Phàng A Truong, c’est une grande fierté.

«Je veux que les visiteurs découvrent les étapes de fabrication du papier giang, qu’ils comprennent la richesse de notre culture. Je leur explique les techniques, je leur propose de vivre cette expérience et d’apprécier notre patrimoine culturel», partage-t-il.

Grâce à des jeunes passionnés comme Truong, le papier giang n’est plus seulement le dépositaire des prières des Mông. Il est aussi une porte ouverte sur leur culture, invitant les voyageurs du monde entier à en découvrir les mystères.