Cette sanction record s’inscrit dans une politique engagée depuis plusieurs années par Bruxelles, politique visant à renforcer le contrôle des géants étrangers du numérique, en particulier américains et chinois, au nom de la concurrence, de la sécurité et de la souveraineté technologique.

Bruxelles durcit le ton

Selon la Commission européenne, Google a abusé de sa position dominante en favorisant ses propres services au détriment de ses concurrents. Cette sanction est la plus lourde prononcée dans le cadre du Digital Markets Act depuis son entrée en vigueur en 2024.

Sur le montant total, environ 538 millions de dollars concernent le traitement préférentiel accordé à des services comme Google Flights et Google Hotels dans les résultats de recherche, au détriment des plateformes concurrentes. Les quelque 503 millions de dollars restants sanctionnent l'interdiction faite aux développeurs d'applications d'informer gratuitement leurs utilisateurs d'offres ou de moyens de paiement alternatifs à Google Play, entre mars 2024 et décembre 2025.

La vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la concurrence, Teresa Ribera, a expliqué que cette décision visait à garantir une concurrence loyale, où les meilleurs produits l'emportent grâce à leur qualité plutôt qu'à la puissance de leur plateforme. Selon elle, les consommateurs européens doivent pouvoir bénéficier d'un véritable choix et des meilleurs prix.

Bruxelles a par ailleurs rejeté les accusations de Google qui se plaint de faire l'objet d'un traitement discriminatoire. Selon Thomas Regnier, porte-parole de la Commission européenne, près de 90 réunions ont été organisées avec l'entreprise au cours de l'enquête et les conclusions reposent sur des preuves solides.

«Contrairement à ce qu'affirme Google, nous ne dégradons pas la qualité de ses produits et nous n'empêchons pas les entreprises américaines d'innover ou d'opérer dans l'Union européenne. La réalité est tout autre. Aujourd'hui, certains ‘contrôleurs d'accès’ freinent l'innovation européenne et empêchent les entreprises du continent de concurrencer équitablement les grandes plateformes. Nous exigeons donc que Google respecte pleinement le Digital Markets Act afin de garantir des conditions de concurrence équitables au sein de l'Union européenne», a-t-il souligné.

La Commission a donné à Google un délai de 60 jours pour se conformer à ses obligations, faute de quoi le groupe pourrait être soumis à des astreintes journalières.

Cette décision s'ajoute à une longue série de contentieux entre Bruxelles et les géants du numérique. Entre 2017 et 2019, Google avait déjà écopé d'environ 9,6 milliards de dollars d'amendes pour plusieurs violations des règles de concurrence. En 2025, le groupe avait également perdu son recours contre une sanction de près de 4,8 milliards de dollars liée à des pratiques anticoncurrentielles d'Android. D'autres entreprises, comme Meta ou TikTok, font également l'objet d'enquêtes de la Commission portant sur la concurrence, la protection des données personnelles ou encore la sécurité des mineurs en ligne.

Les limites du compromis

Cette nouvelle sanction ravive les tensions entre Bruxelles et Washington sur la régulation du numérique. Tandis que l'Union européenne présente ses règlements sur les marchés et les services numériques comme des instruments destinés à protéger sa souveraineté technologique, les autorités américaines y voient des outils visant principalement les grands groupes technologiques américains.

Au lendemain de la décision de Bruxelles, le 24 juillet, Donald Trump a menacé l'Union européenne de lui faire «payer un prix très élevé» pour ce qu'il qualifie d'action «illégale». Le président américain a annoncé l'ouverture immédiate d'une enquête au titre de la Section 301 de la loi sur le commerce de 1974 et s'est dit prêt à imposer rapidement de nouveaux droits de douane importants contre l'Union européenne.

Cette ligne dure est également partagée par une partie des responsables politiques et des experts américains, comme le remarque Bill Reinsch, conseiller principal au Centre des études stratégiques et internationales de Washington.

«Si l'on met de côté les formules de Donald Trump sur le caractère prétendument ‘injuste"’ou ‘frauduleux’ de l'Union européenne, ses critiques portent essentiellement sur deux points: la TVA, qu'il considère comme une forme de subvention, et les règles européennes sur le commerce numérique, qu'il juge discriminatoires à l'égard des entreprises américaines. Sur ce dernier point, il a totalement raison», analyse-t-il.

Reste à savoir si Bruxelles acceptera de céder face aux menaces commerciales américaines. Pour de nombreux observateurs, un recul paraît peu probable. Les règlements sur les marchés et les services numériques sont désormais considérés comme des piliers de la stratégie européenne visant à préserver sa souveraineté numérique, alors que l'Union accuse déjà un retard technologique important face aux États-Unis et à la Chine.

Parallèlement, l'opinion publique européenne se montre de plus en plus méfiante à l'égard de l'influence grandissante des grandes plateformes étrangères. C’est en tout cas ce qui ressort des propos d’Ava Lee, directrice exécutive de l'organisation People vs Big Tech.

«Nous avons vu comment le gouvernement américain pouvait empêcher les citoyens européens d'accéder à certains des systèmes d'intelligence artificielle les plus puissants au monde. Il est donc plus important que jamais que les dirigeants européens tiennent tête à Donald Trump et à ses alliés des grandes entreprises technologiques», estime-t-elle.

Après les menaces formulées par le président américain, les responsables européens ont certes indiqué être disposés à dialoguer avec Washington afin d'apaiser les tensions. Mais ils ont également réaffirmé la volonté de l'Union européenne de préserver pleinement son autonomie dans l'élaboration de ses règles de régulation du numérique.