En vietnamien, un accent n'est pas un ornement. Il change le sens du mot. Sans ses signes, «Bui» reste en suspens: ce pourrait être «bụi», la poussière, ou «bùi», une saveur douce, celle de la châtaigne. Pendant longtemps, le nom de Doan Bui a voyagé sans ses accents. Un peu comme elle, avec sa langue.
Elle naît et grandit en France, dans une maison où l'on parle deux langues à la fois, mais jamais dans le même sens.
«Je suis née en France, j'ai grandi en France. Mes parents parlaient vietnamien entre eux, nous parlaient en vietnamien, on répondait en français. Enfin, ils nous parlaient, je pense, un mix de vietnamien et de français.»
Le vietnamien, on l'entend. Le français, on le parle. Peu à peu, la langue des parents recule, jusqu'à disparaître presque entièrement.
Journaliste au Nouvel Obs, lauréate du prix Albert Londres, romancière: Doan Bui fait des mots son métier. Des mots français. Et c'est l'un de ses propres livres qui va lui renvoyer ce manque au visage: Le silence de mon père, consacré à son histoire familiale. Paru en 2016, l’ouvrage est traduit en vietnamien deux ans plus tard par la romancière Thuận, sous le titre Người cha im lặng.
«La première fois que Thuận a traduit mon livre Le silence de mon père, quand le livre est sorti en 2016 et la traduction est sortie en 2018, et pour être franche, quand je l'ai vue, j'étais très contente et très fière, mais j'étais incapable de lire une seule ligne de ce livre. Évidemment, depuis, le temps a coulé, et la chose très importante pour moi, c'est que je me suis mise à réapprendre le vietnamien, ma langue maternelle oubliée.»
Réapprendre, donc. À l'âge adulte, une langue qui est pourtant la sienne. Six tons et tout un système de signes diacritiques. Pour une écrivaine primée, redevenir élève dans sa propre langue n'a rien d'anodin. Mais ces signes, elle les avait déjà croisés, enfant, sans les comprendre.
«Ma grand-mère, qui habitait avec nous pendant des années, ne parlait que vietnamien. Et le souvenir que j'avais, justement, c'est qu'elle était très pieuse et elle priait beaucoup. Souvent, je restais à côté d'elle et elle m'obligeait à lire son livre de kinh. Bien sûr, je ne comprenais rien, mais c'est cela qui m'a permis d'apprendre à lire et d'apprendre à lire les accents. Aujourd'hui, tous les jours dans mon apprentissage, je me félicite, parce que cela m'a beaucoup aidée dans mon apprentissage.»
Le mot “kinh” désigne ici les textes de prières. Des accents appris avant même d’en comprendre le sens. Puis, des décennies plus tard, des mots qui reviennent, un à un. Certains la saisissent plus que d'autres: ceux qui disent la famille.
«Dans la version vietnamienne, il y a ces deux petits pronoms tout simples, “mẹ” et “con”, qui ont pour moi une charge émotionnelle très forte. Et juste de lire ces deux pronoms, “mẹ” et “con”, ça m'a vraiment énormément émue.»
En vietnamien, la mère se nomme elle-même «mẹ» et appelle son enfant «con». Là où le français dit «je» et «tu», le vietnamien dit le lien.
Cette année, six ans après avoir recommencé à apprendre le vietnamien, Doan Bui ouvre «Xứ sở Vô danh», la traduction de son livre «Le Pays de nulle part». Huit ans après Người cha im lặng, la scène se rejoue. Mais cette fois, elle tourne les pages.
«Lire la traduction vietnamienne du Pays de nulle part, Xứ sở Vô danh, ça a été pour moi une expérience bouleversante, presque métaphysique. D'abord parce que j'étais très fière, puisque ça fait six ans que j'apprends le vietnamien, et là, je n'étais pas sûre de réussir à le lire de bout en bout. Et j'ai réussi à le lire, donc j'étais déjà fière d'être arrivée au niveau de pouvoir lire le livre de bout en bout.»
De Doan Bui à Đoan Bùi, il n'y a que quelques signes. Mais il a fallu les reconquérir un à un: d'abord découverts auprès d'une grand-mère qui priait, puis retrouvés, page après page, à l'âge adulte. Sur l'édition vietnamienne, le nom a retrouvé tous ses accents. Et celle qui le porte, sa langue.
Pour en savoir plus sur Le Pays de nulle part, ce récit de deuil devenu Xứ sở Vô danh, rendez-vous dans l'épisode 13 de Café, livre et ciné, publié le dimanche 25 octobre sur VOV World, Spotify, YouTube et Facebook.
