Une rue qui porte une date, un quartier qui porte le nom d'une porte disparue, des lacs qui portent des légendes: à Hanoï, les noms racontent des histoires. Ces histoires, les Hanoïens passent devant tous les jours, sans toujours les connaître. Trinh Ngoc Trâm en est convaincue. Elle est vice-présidente du comité populaire du quartier de Cua Nam, où se trouve la rue des livres.

«Il y a des rues que nous avons fréquentées tant de fois. Mais il faut parfois lire une page de livre pour comprendre les histoires qui se cachent derrière. Des toits, des rangées d'arbres, des portes de la ville, des cris de marchands, des façons de vivre qui nous semblaient familiers… Sous la plume d'un écrivain, ils apparaissent avec une tout autre beauté, plus profonde, plus émouvante.»

Prenez les lacs. Le plus célèbre, «Hoàn Kiếm», signifie «lac de l'Épée restituée»: selon la légende, le roi Lê Loi y aurait rendu son épée magique à la Tortue d'or. Plus au nord, le lac de l'Ouest aurait été creusé par un buffle d'or venu de Chine, attiré par le son d'une cloche de bronze. L'écrivain et peintre Nguyên Truong Quy a grandi avec ces récits. Vraies ou inventées, ces légendes comptent, dit-il.

«Ces histoires, ce qu'on appelle aujourd'hui du “contenu”, nos ancêtres savaient déjà très bien en créer. Nous sommes émus par le passé de Hanoï, par la légende du roi Lê Loi par exemple. C'est peut-être une histoire inventée, mais elle nous a donné une identité.»

Cette identité se cache jusque dans les noms de quartiers. «Cửa Nam», par exemple, signifie «Porte Sud». Mais de quelle porte parle-t-on? Trinh Ngoc Trâm pose elle-même la question, comme une invitation aux jeunes lecteurs.

«Un jeune qui lit un livre sur les «cửa ô» de Hanoi aura peut-être envie de découvrir l'histoire de l'une d'elles, comme Ô Quan Chuong. Ou simplement celle d'un nom: pourquoi a-t-on appelé ce quartier Cửa Nam? Est-ce l'endroit où l'on accueillait le premier vent favorable en entrant dans la citadelle de Thang Long?»

La réponse se trouve dans les livres d'histoire. «Cửa Nam» doit son nom à l'une des portes de la citadelle bâtie par les Nguyên au début du XIXe siècle, puis démantelée par les Français. La porte a disparu. Le nom, lui, est resté. Il en va de même pour les anciennes entrées de la ville, les «cửa ô»: une seule subsiste: Ô Quan Chuong. Nguyên Truong Quy leur a consacré un livre, «Triệu dấu chân qua những cửa ô» (Des millions de pas à travers les portes de la ville), qui retrace un siècle de déplacements des Hanoïens. Son dernier ouvrage, «Dấu vân tay của phố» (L'empreinte de la rue), part d'une idée simple: comme une empreinte, chaque quartier de Hanoï est unique.

Ces livres sur Hanoi, et bien d'autres, étaient jusqu'ici éparpillés aux quatre coins de la ville. Depuis le 21 octobre, près d'un millier de titres sont réunis en un seul lieu: le coin de lecture «Tủ sách Hà Nội», ouvert à tous. L'idée est venue en partie des libraires de la rue, dont Nguyên Manh Hùng, président de Thai Hà Books, parmi les premiers à la proposer au quartier. La rue des livres, elle, existe depuis 2017. Pour lui, c'est un rêve devenu réalité. Un rêve né… à Paris.

«Pendant des années, j'ai appris le français et j'ai flâné dans Paris. Je rêvais que Hanoï, que Saïgon aient une rue des livres, comme Paris. Aujourd'hui, notre rue des livres fait mieux que Paris. Pourquoi? Elle est plus belle, et on y trouve plus d'endroits où boire le thé.»

Lire en buvant un thé ou un café: une manière bien hanoïenne de prendre son temps. Pour ses amis étrangers, raconte Nguyên Manh Hùng, la rue des livres est souvent la première adresse à Hanoï: on s'y installe, une tasse à la main, pour regarder la rue. Ce calme, que les Hanoïens trouvent parfois excessif, les visiteurs l'adorent.

Dans la salle de lecture, environ 250 livres sont exposés à la fois, par roulement. Nguyên Manh Hùng invite chacun à y apporter les livres sur Hanoï qui dorment chez lui. Les lecteurs, eux, ont déjà pris leurs habitudes: notamment des retraités et d'anciens enseignants notamment, s'y donnent rendez-vous pour échanger autour des livres sur Hanoï. Les organisateurs espèrent maintenant attirer les plus jeunes. Un élève qui lit l'histoire de sa rue ne la parcourra plus tout à fait de la même façon.

Alors, la prochaine fois que vous passerez par Hanoï, prenez un thé rue des livres. Puis marchez un peu plus loin, jusqu'au carrefour de Cửa Nam. Vous n'y verrez aucune porte. Mais le nom est toujours là, comme une empreinte. À Hanoi, chaque rue en a une. Encore faut-il prendre le temps de la lire.

«Cửa» ou «Cửa ô»?

Beaucoup de Hanoïens vous le diront: leur ville avait cinq «cửa ô». L'idée vient d'une chanson célèbre de Van Cao, «Tiến về Hà Nội» (En marche vers Hanoï, 1949). En réalité, le chiffre cinq correspond aux portes de la citadelle, pas aux «cửa ô». Ce sont deux choses différentes.

Les «cửa» sont les portes de la citadelle bâtie en 1804-1805, sous la dynastie des Nguyễn, puis démolie par les Français pour ouvrir de nouvelles rues. Seule la porte Nord «Cửa Bắc» est encore debout, rue Phan Dinh Phùng, les autres ne survivent que dans des noms de rues: «Cửa Đông», «Cửa Nam»,…

Les «cửa ô» sont les entrées du rempart de terre élevé en 1749 autour de la cité: une porte principale flanquée de deux petites ouvertures, les «ô». Leur nombre a varié, jusqu’à vingt et un au début du XIXe siècle. Aujourd'hui, une seule de ces entrées subsiste, «Ô Quan Chưởng», au bout de la rue Hàng Chiêu. Mais beaucoup de noms ont survécu: «Ô Chợ Dừa», «Ô Cầu Giấy», «Ô Cầu Dền»,…

À retenir. «Cửa», ce sont les cinq portes de la citadelle; «Cửa ô», les entrées du rempart extérieur.