Le tourisme vietnamien n’a jamais été aussi florissant. Pendant les cinq premiers mois de l’année, le pays a accueilli 10,6 millions de visiteurs étrangers, un record absolu. Et le marché francophone se taille la part du lion : en 2025, près de 340.000 Français ont fait le voyage, sans compter les Belges, les Suisses et les Canadiens. Mais qu’est-ce qui distingue ces voyageurs des autres ? Hoàng Hai, deux ans de métier après des études de français à l’Université de Hanoi, a sa petite idée.
“Les touristes français ont des goûts très particuliers. En général, les Américains ou les Indiens aiment faire du shopping. Les Français, eux, sont passionnés par notre culture, notre mode de vie. Ils veulent découvrir comment vivent les Vietnamiens”, constate-t-il.
Cette curiosité-là change tout. Là où d’autres réclament des centres commerciaux, le voyageur francophone veut dormir chez l’habitant, marcher dans les rizières, voir comment on vit vraiment. C’est aussi pour ça qu’il reste longtemps : un séjour francophone dure souvent de deux à trois semaines. Hoàng Linh, qui vend des circuits dans une agence spécialisée, le constate chaque jour. Elle observe également que le Nord, plus divers sur le plan ethnique, attire tout particulièrement les voyageurs français.
“La plupart des touristes français veulent s’immerger dans la vie locale : la culture, l’histoire, les minorités ethniques, la riziculture, l’artisanat traditionnel”, nous dit-elle.
Pourtant, le métier est physiquement éprouvant, et surtout saisonnier. Tout se joue sur quelques mois (mars, avril, octobre, novembre) pendant lesquels les guides enchaînent les circuits sans répit. Thuc Anh, un an d’expérience, nous raconte des journées qui commencent avant l’aube.
“En haute saison, on enchaîne les visites du matin au soir. On termine à Ninh Binh, on rentre en bus à Hanoï, et le lendemain on repart vers Mai Châu... Quand les clients arrivent par le vol de 5h30, je me lève à 4 heures pour aller les accueillir. C’est très fatigant”, nous explique-t-elle.
Cette intensité a une contrepartie financière spectaculaire. En haute saison, un guide peut gagner entre 1.500 et 2.700 dollars par mois, soit près de trois fois plus qu’en période creuse, où le revenu retombe à 570 ou 760 dollars.
Pour durer, pourtant, le talent ne suffit pas. Et ce n’est pas forcément ce qu’on imagine qui fait la différence. Beaucoup de débutants croient qu’il faut tout savoir, tout maîtriser. Hoàng Hai, lui, a appris l’inverse.
“Pour un débutant, l’honnêteté est primordiale. Les touristes français vous font entièrement confiance ; si vous ne savez pas quelque chose, dites-le simplement. Ils ne vous jugeront pas parce que vous débutez”, conseille-t-il.
Côté bureau, même leçon sous une autre forme. Pour Hoàng Linh, ce qui fidélise un client, ce n’est pas seulement la connaissance: c’est la rapidité de réponse, et, elle l’avoue franchement, une part de chance.
“Les clients demandent des devis à plusieurs agences et choisissent la plus fiable. Ils apprécient énormément la réactivité. Si je réponds vite, si je leur envoie une proposition adaptée, ils se sentent en confiance ; et quand ils ont un problème en voyage, je peux le régler tout de suite”, nous confie-t-elle.
Reste la plus grande surprise, celle dont on parle peu : le fossé entre l’université et le terrain. Même en ayant étudié le tourisme en français, Hoàng Linh reconnaît avoir dû presque tout réapprendre en arrivant dans le métier.
“J’ai un peu honte de le dire, mais comme les cours sur le tourisme étaient en français, je ne comprenais pas grand-chose. Je devais traduire moi-même les diapositives. C’était utile, mais très théorique : il faut beaucoup de pratique pour vraiment maîtriser”, nous avoue-t-elle.
Et le terrain réserve une épreuve dont aucun cours ne parle. Selon Hoàng Hai, les critiques les plus dures ne viennent pas des touristes… mais des collègues plus expérimentés. Un véritable apprentissage qu’il faut savoir encaisser, puis dépasser.
“Quand on débute, impossible d’échapper aux critiques des anciens. Pas des touristes, attention. Il faut écouter, faire le tri, et avancer. On mûrit très vite”, analyse-t-il.
Malgré tout, le métier continue d’attirer les plus jeunes. Huy Phuong, étudiant en troisième année, n’a que quatre mois d’expérience, mais il sait déjà pourquoi il a choisi cette voie.
“J’ai choisi le tourisme parce qu’il allie la langue et l’expérience concrète. Je rencontre des touristes du monde entier, je découvre d’autres cultures, et je raconte l’histoire du Vietnam autrement que par la théorie”, nous dit-il.
Au fond, tous disent la même chose, chacun à sa manière. Le français ouvre la porte du métier ; mais c’est l’honnêteté, la rapidité et l’endurance qui permettent d’y rester. Demain, à l’aube, une autre jeune guide attendra un vol à l’aéroport de Nôi Bài. Le touriste, lui, ne verra que le sourire. À nous, désormais, de savoir ce qu’il y a derrière.
