Contrairement à la tendance dominante, Tu Viêt mise sur une culture de riz à cycle long, avec une seule récolte par an. Pour lui, ces variétés anciennes ne sont pas de simples cultures, mais le fruit de plusieurs siècles d’adaptation aux conditions naturelles. Elles constituent aussi un patrimoine vivant, préservant des savoir-faire agricoles, ainsi que les pratiques et le mode de vie des habitants des régions fluviales.

"Je ne me considère pas comme quelqu’un qui conserve les variétés de riz de saison. En les cultivant, je cherche surtout à faire revivre des façons de vivre, des pratiques et la relation qu’entretenaient autrefois les paysans avec leur environnement et leurs rizières", indique Tu Viêt.

Animé par la volonté de préserver une agriculture traditionnelle en déclin, en 2008, Tu Viêt commence à collecter des variétés de riz de saison dans plusieurs localités dont An Biên et An Minh. Il se rend également à l’Institut de recherche pour le développement du delta du Mékong (Université de Cân Tho), qui abrite une banque de semences, pour y obtenir une centaine de grains par variété, qu’il replante et multiplie lui-même. En 2017, Tu Viêt fonde une ferme de 3 hectares, consacrée à la culture de ces variétés autrefois répandues mais progressivement abandonnées, en raison de rendements et de revenus inférieurs à ceux du riz hybride. Sur ce site, il reconstitue un écosystème naturel où cohabitent végétation, poissons, crevettes, oiseaux, tortues et serpents. Parallèlement, il aménage un espace d’exposition dédié aux outils agricoles traditionnels tels que des plantoirs, des faucilles, des filets de pêche et des batteuses à riz.

"Lorsque les paysans partaient aux champs, ils emportaient non seulement leur repas, mais aussi les outils nécessaires pour travailler. Ils cueillaient également du liseron d’eau et d’autres plantes sauvages qu’ils cuisinaient au retour. Une vie simple que je n’ai jamais oubliée", partage-t-il.

À ce jour, Tu Viêt est parvenu à restaurer une quarantaine de variétés de riz de saison, dont plusieurs rares. Il a été invité par la Thaïlande à rejoindre un réseau régional dédié à la préservation des semences locales en Asie du Sud-Est. Son modèle suscite également l’intérêt du monde académique. Des universités japonaises et thaïlandaises sont venues sur place pour l’étudier.

"En 2023, des amis venus de Thaïlande sont venus me rendre visite et m’ont invité à me rendre dans leur pays, en me disant qu’on y trouvait aussi des passionnés comme moi. En février 2025, j’ai ainsi été convié à participer à un festival des semences en Thaïlande, un événement consacré aux variétés locales et organisé pour la 25ᵉ édition. Le festival ne se limite pas au riz mais met également à l’honneur de nombreuses autres cultures", raconte Tu Viêt.

Selon les chercheurs, si la rentabilité du modèle de riz de saison reste encore à évaluer sur le long terme, ses bénéfices environnementaux et sociaux sont déjà bien établis. Il contribue à préserver la biodiversité, à sauvegarder les variétés locales et à restaurer les écosystèmes naturels.

"Je participe aussi à la recherche et à la préservation du système de riz flottant à An Giang. Quand j’ai vu Tu Viêt mettre en place ce modèle, je l’ai tout de suite soutenu. C’est une initiative très significative", souligne Nguyên Van Kiên, directeur de la société Mekong Organics.

Diplômé en agronomie de l’Université de Cân Tho en 1986, Tu Viêt est aujourd’hui président de la coopérative “Agriculteurs innovants”. En 2024, il est distingué par l’association des agriculteurs du Vietnam du titre de «scientifique des paysans». Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés au riz de saison.

À plus de 60 ans, il défend une approche simple: pour produire un riz sain, il faut d’abord un sol en bonne santé, ce qui implique de préserver les organismes utiles. Une vision d’une agriculture respectueuse de la nature et durable, héritée des pratiques anciennes. Pour lui, chaque variété de riz porte une histoire de la terre où elle est plantée, et les rizières de saison permettent aux jeunes générations de mieux comprendre le passé pour construire l’avenir.