En France, le numérique public s’est construit par couches successives, sur près d’un demi-siècle. Tout commence en 1978, avant même l’arrivée d’Internet, avec la loi Informatique et Libertés et la création de la CNIL (Commission nationale de l’Informatique et des Libertés), le gendarme des données personnelles. Viennent ensuite le premier portail national, service-public.fr, en 2000, puis en 2005 une ordonnance qui fixe les règles des échanges électroniques entre usagers et administrations. Hervé Le Bars, le chef de l’équipe d’experts, nous précise qu’il s’agissait alors de choses très simples, comme l’obligation d’envoyer un accusé de réception à l’usager.

Suivent l’ouverture des données publiques en 2011, la loi pour une République numérique en 2016, le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) européen en 2018 et le règlement européen sur l’IA en 2024. Chaque couche s’appuie sur la précédente. C’est un gage de solidité, mais aussi de lenteur.

Le Vietnam, lui, a pris un tout autre chemin. Hervé Le Bars nous en dit plus.

«Au Vietnam, il y a une première loi sur les transactions électroniques qui arrive dès 2005. On pourrait se dire qu’on est à peu près dans les mêmes temps. En revanche, on voit que tout s’est accéléré sur les 5, 6, 10 dernières années, là où la construction française a été beaucoup plus progressive», constate-t-il.

L’accélération se lit dans les textes. Il y a le programme national de transformation numérique en 2020, le projet 06 et l’identité électronique VNeID en 2022, puis la résolution 57 du Bureau politique fin 2024. Entre 2024 et 2025, six lois majeures sont adoptées: sur les données, sur la protection des données personnelles, sur l’industrie des technologies numériques, sur l’intelligence artificielle, sur la transformation numérique et sur la cybersécurité. Les experts français, eux, veulent y voir une architecture juridique «presque complète», bâtie en moins de cinq ans. Les classements internationaux en prennent d’ailleurs acte. En 2024, le Vietnam est entré pour la première fois dans le groupe «très élevé» de l’indice de l’ONU sur l’administration en ligne, en gagnant quinze places, pour atteindre le 71e rang. Pour la Banque mondiale, il figure désormais dans la même catégorie que la France.

Manon Lafitte, juriste spécialisée dans le numérique et l’IA, salue ce rattrapage, tout en pointant ce qui reste à faire.

«En tant que juriste, le progrès qui m’a le plus marquée, c’est le progrès réglementaire. Aujourd’hui, le Vietnam dispose d’un corpus réglementaire très avancé par rapport aux autres pays d’Asie, un corpus qui est aussi aligné sur le corpus européen. Ce qui reste à mettre en œuvre aujourd’hui pour le Vietnam, c’est la mise en œuvre réglementaire. Mais il y a eu un vrai effort et un vrai travail des agents publics et du gouvernement sur ces aspects», reconnaît-elle.

Mettre en œuvre… C’est précisément là que tout se complique. Hervé Le Bars a accompagné le Bureau du gouvernement lors du lancement du Portail national des services publics, en 2019. Il en a tiré une leçon: mettre une démarche en ligne ne suffit pas. Il faut la connecter aux systèmes des administrations, puis à ceux des provinces, qui gèrent leurs propres procédures. Le portail n’est qu’une porte d’entrée, et le vrai travail se fait derrière. Pour que chacun joue le jeu, encore faut-il que la règle soit claire, surtout au niveau local.

«J’ai expérimenté à titre personnel dans les services français le fait que si certains éléments n’étaient pas présents, on ne pouvait pas faire avancer les choses. C’est-à-dire que lorsqu’il s’agit de discuter avec les administrations, et plus particulièrement avec les collectivités locales, si le droit ne précise pas exactement ce qui est attendu de leur part, on ne pourra pas avancer», nous dit-il.

L’enjeu est d’autant plus grand que le Vietnam a profondément redessiné sa carte administrative. Depuis le 1er juillet 2025, les collectivités locales fonctionnent selon un modèle à deux niveaux. Pour Manon Lafitte, cette réforme ne peut pas rester en dehors du chantier numérique.

«Je pense qu’il faut qu’il y ait une vraie communication avec les collectivités locales. Aujourd’hui, la réforme territoriale est conséquente au Vietnam, et cette réforme territoriale a des conséquences sociales qui doivent être intégrées plus spécifiquement dans la mise en œuvre des réglementations», estime-t-elle.

Appliquer la même règle d’une province à l’autre n’est pas qu’une affaire d’administration. Pour les entreprises, c’est une question de confiance. Rémi Nguyen, vice-président de la Chambre de commerce et d’industrie France-Vietnam, rappelle que le gouvernement numérique n’est pas une fin en soi, mais un outil au service de la croissance. Il lui assigne quatre objectifs: réduire le coût des affaires, porter l’économie numérique à 30% du PIB en 2030, élargir l’accès aux services et, surtout, rendre l’État plus prévisible.

«Le deuxième objectif, c’est de rendre l’État plus prévisible. Pour un investisseur, l’incertitude coûte souvent plus cher que la règle elle-même. La même règle doit être appliquée de la même façon partout dans le pays», fait-il valoir.

Plusieurs leviers peuvent être tirés de l’expérience française: une gouvernance qui associe impulsion politique, responsabilités claires et évaluation; des briques techniques partagées entre administrations, comme FranceConnect ou VNeID; et un pilotage par les données plutôt que par des rapports qui s’empilent. Mais aucun de ces leviers ne se transpose tel quel. D’où l’importance des «passeurs», comme le souligne Éric Soulier, conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France, qui se réfère aux anciens étudiants vietnamiens en France, capables d’expliquer pourquoi la France s’organise comme elle le fait, sans chercher à dupliquer le modèle.

«Est-ce que ça peut être répété au Vietnam? Peut-être, mais peut-être pas dans la manière dont c’est fait en France. Donc c’est important d’avoir des alliés. C’est ça, la richesse d’une relation forte entre deux pays» , nous confie-t-il.

Des lois solides, des règles claires pour chaque échelon, des outils partagés: le socle est posé. Reste un dernier chantier, sans doute le plus délicat, celui de l’intelligence artificielle. Jusqu’où peut-elle aller dans la décision publique, et qui en répond? Ce sera l’objet de notre prochain épisode.

SÉRIE - TRANSFORMATION NUMÉRIQUE: REGARDS CROISÉS FRANCE-VIETNAM

Épisode 2/3

Le 10 octobre 2026, l’Ambassade de France au Vietnam et l’Académie nationale de politique Hô Chi Minh ont organisé à Hanoï le séminaire «Transformation numérique et intelligence artificielle pour les dirigeants et les fonctionnaires: partage d’expérience française».

Notre série en trois épisodes revient sur les grands enseignements de cette journée avec quatre experts français du projet de coopération franco-vietnamien sur la gouvernance électronique.