Premier mot-clé de la rencontre: le tourisme durable. Ce dernier repose sur trois piliers: l'économie, car les habitants doivent profiter des revenus du tourisme; l'environnement, qu'il ne faut pas dégrader; la culture locale, qu'il faut préserver. Hà Duc Manh, directeur général d'Amica JSC, le résume en une formule: “phát mà không phá”, développer sans détruire. Il l'illustre par un calcul, à partir des 340.000 touristes français accueillis en 2025:

“340.000 touristes à 2.000 dollars chacun, cela fait 680 millions de dollars, soit environ 17.000 milliards de dôngs par an. Pour croître, on peut accueillir 20% de touristes en plus, ou faire en sorte que chacun dépense 20 % de plus: 2.400 dollars au lieu de 2.000. Cela rapporte 3.400 milliards de dôngs de plus. Mais si l'on accueille trop de monde, on abîme l'environnement et les infrastructures”, précise-t-il.

D’après Hà Duc Manh, à 120 dollars par jour, un voyage au Vietnam est trop bon marché: les agences peuvent demander plus, à condition d’offrir mieux. Or, pour les clients français, “mieux” veut de plus en plus dire “durable”. Avant de travailler avec Easia Travel, les voyagistes français lui envoient une liste de contrôle, nous raconte Vu Huong Giang, cheffe du département des opérations. L’agence et ses fournisseurs respectent-ils des engagements durables? Pour le prouver, Easia s’est fait certifier par Travelife, un organisme international qui vérifie plus de 200 critères.

“Aujourd'hui, les grands groupes français remplacent les vols Hanoi - Hué ou Hanoi - Dà Nang par le train. Pour un groupe, c'est une économie: une nuit dans le train, c'est une nuit d'hôtel en moins. Et aussi, on réduit les émissions de carbone, car l'avion est l'un des moyens de transport qui pollue le plus”, note-t-elle.

L'IA, elle, transforme déjà les agences. Selon Dô Van Tu, directeur d'Asiatik Group, elle effectue environ 40% des tâches simples : un employé saisit les tarifs de 10 à 15 hôtels par jour quand la machine, elle, met trois minutes par hôtel…

Doàn Thi Thom, directrice adjointe de Vietnam Découverte, décrit un autre phénomène, le “zéro clic”. Les internautes posent leurs questions directement à l'IA et obtiennent la réponse sans cliquer sur aucun site. Du coup, les visites sur les sites des agences chutent. Son entreprise utilise donc elle-même l'IA, pour gagner en productivité, précise-t-elle, pas pour licencier.

Que reste-t-il à l’humain ? D’abord, l’esprit critique, répond Duc Manh:

“L’IA produit un programme. Le plus difficile, c’est de le lire avant de l’envoyer au client : est-il bon, est-il juste? Sinon, où est notre valeur? L’IA affirme que ce circuit à Hanoi est très différent. Mais différent en quoi? Où sont les expériences?”

Pour en juger, il faut bien lire le français. Il faut aussi savoir toucher les gens. À un étudiant qui se demande comment intéresser des touristes qui trouvent tout sur leur téléphone, Van Tu, guide depuis 26 ans, a une réponse…

“Si vous utilisez l'IA pour expliquer en quelle année a été construit le Temple de la Littérature, personne ne s'y intéressera. Il faut vivre avec les clients et raconter des histoires qu'on ne trouve pas dans les livres. Moi, je raconte des histoires qui font pleurer certains clients dans le bus. Par exemple, comment vivaient les Vietnamiens pendant la période des subventions”

La période des subventions, c'est l'époque de l'économie planifiée, avant le Dôi Moi (renouveau) de 1986: on achetait alors presque tout ce dont on avait besoin avec des tickets de rationnement.

Seulement voilà: les professionnels francophones sont rares. Selon une estimation de Duc Manh, le Vietnam forme au mieux 500 francophones par an pour le tourisme, alors qu’il reçoit 340.000 visiteurs français.

De son côté, Doàn Thi Thom est catégorique :

“Si vous avez un bon niveau de français, vous ne manquerez jamais de travail dans le tourisme. Il manque des guides francophones chaque année, surtout en novembre, en mars et en avril”

Et pas seulement des guides: le marketing, la vente ou la conception de voyages recrutent aussi des francophones. Le marché ne se limite pas non plus à la France, qui représente 80% des clients de Vietnam Découverte: depuis deux ans, le Vietnam est à la mode en Algérie, au Maroc et en Tunisie.

Dernier conseil, de Vu Hai Anh, chef du département marketing d' Authentik Vietnam Travel:

“Des quatre compétences, la plus importante, celle que l'IA ne peut pas remplacer, c'est l'expression orale. Parlez beaucoup. Les fautes, ce n'est pas grave: ici, à l'école, vous avez encore le droit de vous tromper. Au travail, si vous vous trompez, vous rentrez chez vous”

Si l’on dépend de l’IA, prévient Vu Huong Giang, on en devient l’esclave. Car un touriste qui paie 2.000 dollars son voyage, n'achète pas un circuit à une machine: il vient rencontrer des gens…