Chez Dinh Thi Viêt, une petite pièce fait office de boudoir. Couvertures noires, couvertures rouges, étoffes rayées de bleu et de jaune, foulards mauves… tout, ici, est sorti de ses mains. Tous les jours, elle s'installe devant son vieux métier à tisser et, fil après fil, fait apparaître les motifs propres au peuple Thaï blanc. Tisser, pour elle, ce n'est pas simplement produire une étoffe. C'est écrire, à sa façon, les histoires d'un village de montagne.
«Pour les motifs, c'est moi qui invente - quelle forme je veux, comment je vais la construire.... Je cherche mes propres mélanges de couleurs directement dans le métier. C'est ma créativité à moi. Dans notre jeunesse, on était vraiment sérieuses, vraiment appliquées… Le matin on travaillait aux champs, le soir on revenait s'asseoir au métier. On s'appelait les unes les autres pour tisser ensemble à la lueur des lampes à huile - et tant qu'on voyait de la lumière chez la voisine, on restait éveillée, parfois jusqu'au chant du coq», nous confie-t-elle.
Ce tableau d'une autre époque a failli disparaître. Autrefois, chaque maison avait son métier. Puis le savoir-faire s'est effrité, emporté par la modernité. Mais depuis cinq ou six ans, quelque chose est revenu. Les soirs de Phù Yên résonnent à nouveau - pendant que les enfants dorment et que le travail des champs est terminé.
Non loin de là, sous la maison sur pilotis de Hoàng Thi Hiên, un son singulier monte dans l'air: des pièces de bois qui se heurtent, cadencées, puis le silence - le temps pour la tisseuse de placer chaque fil avec une patience que rien ne saurait altérer. Car parmi toutes les techniques du tissage Thaï blanc,
«Tisser la face extérieure de la couverture, c'est vraiment plus difficile. Il faut passer le fil au-dessus, puis en dessous, pour faire naître les motifs. Pour un tissu ordinaire, on prend le fil et on tisse, c'est assez direct. Mais pour la couverture, il faut beaucoup plus de gestes, beaucoup plus d'attention. Avant, les anciens nous apprenaient. Et avant ça encore, on cultivait soi-même le coton, on le filait, on tissait. C'est tout ce chemin-là qu'il fallait parcourir pour arriver à faire une couverture», nous raconte-t-elle.
Ces couvertures ne sont pas de simples objets du quotidien. Elles font partie du trousseau que toute jeune mariée emporte chez son époux, et sont offertes à la belle-famille comme un geste d'appartenance et de respect. Lê Thi Poi s'en souvient avec précision…
«Avant, on disait qu'une fille devait avoir tissé dix couvertures et dix matelas avant de pouvoir se marier. Elle apportait chez ses beaux-parents une paire d'oreillers, une paire de couvertures, une paire de matelas, un coussin de sol... Il fallait tout ça, sans exception. C'est la tradition de notre peuple, depuis toujours, avant de rejoindre la famille de son mari», précise-t-elle.
Le coussin de sol évoqué par Lê Thi Poi est lui aussi un objet chargé de sens: c’est un coussin d'assise rectangulaire en tissu tissé, d'une quinzaine de centimètres d'épaisseur, fabriqué selon des gestes transmis de génération en génération.
Lo Thi Khuong tient à Phù Yên une boutique entièrement consacrée à leur confection. Autrefois, elle les cousait à la main - plusieurs jours pour un seul coussin. Aujourd'hui, sa machine à coudre lui permet d’en faire une dizaine par jour. Pour le rembourrage, elle cueillait jadis des herbes de la pampa en septembre ou octobre, selon le calendrier lunaire, les faisait sécher avant de les glisser à l'intérieur. Désormais, elle utilise simplement du coton. Mais l'essentiel n'a pas changé: ces coussins restent présentes dans chaque foyer Thaï blanc, offerts par la belle-fille à sa belle-famille comme un signe de gratitude et de continuité.
«J'aime ce métier depuis mon plus jeune âge. C'est ma grand-mère qui m'a appris. Elle me disait ‘va regarder les autres travailler, observe bien, et quand tu rentres, essaie tout de suite’ J'ai trouvé ça passionnant dès le début. Aujourd'hui, beaucoup ne font plus ce travail. Moi je continue, et les gens aiment ce que je fais. Quand je les vois heureux, je le suis aussi», nous explique Lo Thi Khuong.
C'est peut-être là le cœur de l'histoire: ces femmes qui aiment leurs fils comme on aime une langue maternelle, qui trouvent dans chaque motif une façon de dire qui elles sont. Tant que le métier tourne, tant que les navettes s'échangent dans la nuit de Phù Yên, quelque chose résiste - une mémoire vivante, textile et têtue, qui traverse le courant du monde moderne sans se laisser emporter.
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